De santé fragile

Denise a toujours été de santé fragile. Denise est une enfant illégitime. Jamais je n’ai pu parler de son père avec elle. Sa mère s’est mariée avec un homme qu’elle appelle « mon oncle » et qui semble l’avoir élevée comme sa fille. C’est un tout petit bout de femme à la voix douce, presque doucereuse. Elle tient toujours à m’offrir à boire, ou des gâteaux, ou des bonbons, ou les trois.

À 25 ans, elle fait une hémorragie qui la fait passer pour morte — ou presque — auprès de son médecin. Les docteurs ne lui donnent que quelques années à vivre. Pourtant, elle participe — comme elle peut — aux travaux des champs sous les ordres de la mère de « son oncle ». La marâtre mène une vie infernale à sa bru et règne sur la ferme. Elle survit à tout cela et à sa Folcoche. Elle trouve à se marier, mais ne peut pas avoir d’enfant. « Vous comprenez, Docteur, avec ma constitution, ça n’a jamais marché ! » Alors, à 40 ans, elle adopte une des filles d’un voisin.

Une fois veuve, elle s’occupe de « son oncle » qui s’éteint tranquillement entouré de sa chaude affection. Les années suivantes, il lui faut prendre en charge sa mère qui sera la première centenaire de ma clientèle. Malgré mon insistance et sa santé fragile, elle n’a accepté de l’aide qu’en toute fin de parcours. Elle se retrouve alors toute seule dans sa maison. Sa fille est partie travailler « à la ville », « dans l’informatique ».

Mais quelques mois plus tard, un charmant célibataire qui a toujours eu le béguin pour elle, la convainc de l’accueillir chez elle. Depuis, ils vivent tous les deux, tranquillement. Le temps s’écoule doucettement. Elle lui fait des petits plats, s’occupe de son linge. Il lui tient compagnie, éloignant la solitude. Elle ne l’appelle pas par son prénom, mais par son nom de famille « Bartain ».

Je lui renouvelle régulièrement son traitement pour la tension et pour l’asthme (le même depuis quinze ans). Quand les « douleurs » sont trop fortes, elle prend un comprimé de paracétamol. « Deux ? Vous n’y pensez pas, Docteur ! Ça me fait tourner la tête et ça me donne à l’estomac. Je l’ai toujours eu fragile ! » Je ne l’ai jamais hospitalisée, jamais prescrit d’antibiotiques, jamais envoyée voir un spécialiste. Elle a 90 ans et son compagnon vient de fêter ses 98 printemps.

Elle est de santé fragile, mais la maladie ne le sait pas.

7 pensées sur “De santé fragile”

  1. cette dame me rappelle ma grand-mère,née en 1903, qui n’a jamais avalé qu’une seule goutte d’alcool (le jour de son mariage : ça l’avait rendue malade) et aucun médicament avant au moins ses 85 ans (ça ne passait pas…)malgré 5 grossesses (et une fille handicapée à la suite d’une encéphalographie, une autre affectée par la perte accidentelle d’un œil durant son enfance).

  2. « La maratre mene une vie infernale a sa bru… »J ai pas bien compris la filiation, a moins d avoir epouse » son oncle », cette femme n est pas  » la bru »…Moi je dirais que dans ses grands malheurs, sa chance fut les genes.
    Longue vie!

  3. J’ai eu du mal à formuler cette phrase sans faire des digressions sans fin. La marâtre menait une vie infernale à tout le monde : sa bru et la fille de sa bru qui est l' »héroïne de l’article ».

  4. Vous etes donc a faire des vistes a domicile au fin fond des campagnes , visites attendues que celle du docteur et du facteur.
    Ce tres beau texte m a fait penser a deux choses
    Un film documentaire de Raymond Depardon sur la vie des paysans de l Aveyron
    LA VIE MODERNE
    http://www.youtube.com/watch?v=xfxVAiHtlJs
    Et aussi a un texte lu il y a bien longtemps, un passage d un livre de Flaubert: un coeur simple ou il decrit une vieille servante qui recoit la medaille du travail, si vous cherchez avec google , vous trouverez passage, c est poignant.
    Mercis de raviver la memoire!

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