Sans filet

De plus en plus souvent j’ai la sensation de travailler sans filet. J’ai l’impression que mes erreurs ne sont ni signalées, ni rattrapées. Qu’il faut que nous soyons hypervigilants, hyperpointus pour faire face à toute la problématique d’une consultation de médecine générale et que malheureusement, nous sommes de moins en moins aidés.
J’ai essayé moi-même de tisser mes filets. L’informatique m’aide à avoir des prescriptions lisibles, à retrouver facilement les antécédents gênants, à me rappeler les examens à proposer. Mais ce filet semble bien lâche. Mon logiciel de prescription n’est pas très pertinent. Il me signale un monceau de trucs inutiles qui noient les vrais alertes qui devraient me faire tiquer. Si j’oublie un examen à faire, personne ne peut me le rappeler, sauf si j’ai un interne en stage auprès de moi — qui ne s’est pas endormi sur son fauteuil.
Les autres intervenants de la chaîne de soins sont assez peu fiables. Le pharmacien ne m’appelle qu’en cas d’impossibilité de prescription ou d’erreur manifeste — dix fois la posologie normale par exemple. En vingt ans, pas un seul des quatre pharmaciens avec lesquels je travaille tous les jours ne m’a signalé la moindre interaction médicamenteuse. Je dois être un Dieu de la prescription.
J’ai beaucoup de mal avec les infirmières libérales exerçant dans mon secteur. J’ai beau leur demander régulièrement de m’appeler pour me tenir au courant ou de nous réunir une fois de temps en temps pour parler de nos patients communs, rien… Elles transmettent les informations aux familles qui me les transmettent. Vous pouvez imaginer la perte et les transformations dans la transmission.
Le laboratoire d’analyse me transmet les résultats directement dans l’ordinateur du cabinet. Ils ne m’appellent qu’en cas de résultat vraiment dramatique (genre INR à 7). En cas d’examen anormal et urgent, si je ne pense pas à repasser le soir au cabinet pour vérifier, personne ne me préviendra avant le lendemain matin quand je les consulterai en arrivant.
L’histoire du Médiator® et de la grippe A a montré l’inefficacité et les conflits d’intérêts dans lesquels sont empêtrés nos Agences et notre système de régulation. Vous pouvez prescrire pendant des années un médicament mortel et qui ne sert à rien, sans que jamais personne ne vous prévienne. Ce ne sont pas les visiteurs médicaux, les dizaines de revues que nous recevons gratuitement — payées par les publicités de l’industrie pharmaceutique — ou les avis de la HAS ou de l’AFSSAPS qui vont nous prévenir. Il faut aller chercher l’information et la payer. Est-ce normal ? Pourquoi faut-il se battre pour avoir une information à peu près fiable ?
Et je n’oublie jamais que c’est le médecin qui n’a pas de filet, mais que c’est le patient qui tombe !

10 pensées sur “Sans filet”

  1. Une après-midi j’ai reçu un fax de résultats biologiques. Au milieu de la NFS et du bilan lipidique se ballade une troponine faiblement positive.Je ne connais le patient. J’appelle le médecin généraliste qui le suit ( le fax lui était adressé ) et je lui dis que pour moi un dosage à 0,08 est positif.
    Le patient a eu de la chance, car effectivement l’infarctus du myocarde était là!
    Que de hasards : la prise de sang datait en fait de 10 jours … ce qui a laissé tout le temps à l’infarctus de se constituer. Une chance aussi pour que je lise des résultats qui ne me sont pas adressés.Une chance aussi pour que j’insiste auprès du généraliste pour qu’il s’occupe de son patient ( il n’y « croyait » pas en fait ). Mais quand même quand on prescrit un marqueur d’infarctus, on le demande en urgence, ou on ne le demande pas !(on fait le 15 … ) et le labo, 10 jours pour communiquer les résultats, et même pas par téléphone, non ,par fax !!!
    Pour finir, j’ai appris que le patient considère son généraliste comme Dieu sur terre. Il n’a jamais su mon rôle,héhé!
    Oui sans filet, sans communication,sans rien du tout !
    Et ce tous les jours, c’est pas facile.
    Aller, bonne journée Docteur V !

  2. La chance serait d’avoir un patient informé, qui se renseigne un peu, qui ose poser des questions, des remarques, lire les étiquettes des médicaments etc….. Nous aussi, en tant que patient, il faut qu’on soit un minimum responsable. Le docteur ne peut pas faire tout pour nous.

  3. Bien sûr, le patient doit s’informer, se renseigner un peu mais où peut-il le faire? (Internet n’est pas une source fiable, vu tous les âneries qu’on peut trouver, mais un bon commencement de recherche) Poser des questions, pas mal de médecins n’aiment pas du tout que le patient/ client pose des questions ou demande un renseignement. Je me souviens encore bien d’un MG qui a dit: « que je n’ai le droit de poser aucune question, que c’est lui qui a étudiés la médecine et que je ne comprends rien ». Le résultat était aussi que mon père a failli mourir, et cela ce MG me donnait la pleine responsabilité alors qu’il y a responsabilité partagée (si j’avais pu lui parler…, mais payer j’avais le droit). Il n’y a pas que le médecin qui travaille sans filet (cela je suis bien conscient), mais le malade aussi.

    Je choisi toujours mes médecins, surtout mon ophtalmologue, à ce qu’il y ait une échange entre lui et moi, un travail en équipe si on peut le dire. Actuellement, j’ai la chance que mon O. demande et incite ses patients à prendre en charge leur santé, leur maladie avec le médecin (être co-responsable). C#est super. Puis, moi je vois peu de médecin, alors que le médecin en voit beaucoup et je trouve normal de lui rappeler, informer ou demander une chose par rapport à un traitement (incompatibilité, la posologie, les effets secondaires éventuels, etc).

    Bonne journée

    1. Oui, c’est ça : un peu fiable. Mais quand le CISMEF nous renvoie vers des cours de fac qui ne sont, en général, que l’avis d’un seul, la fiabilité est « un peu ».

  4. « En vingt ans, pas un seul des quatre pharmaciens avec lesquels je travaille tous les jours ne m’a signalé la moindre interaction médicamenteuse »

    Contre-indication, non-indication, interaction, surdosage, allergie, surdosage, il n’y a pas un jour ou on n’appelle pas un médecin. Malheureusement, le temps qu’ils nous accorde est assez constant et avoisine les 20 secondes avec une réponse pas vraiment argumentée (Oui / non / qu’est ce que vous proposez ? … d’accord. / Je confirme… OUI JE CONFIRME)

    Parfois c’est juste la secrétaire qui rappelle pour nous dire « le médecin confirme » (?!)

    Voilà un commentaire qui ne fait pas beaucoup avancer le schmilblick mais c’était juste un prétexte pour dire bonjour parce que je découvre ce blog.

  5. mon cher confrère, je confirme c’est mon quotidien aussi, tu bosses bien pas de retour mais fais seuement un petit faux pas,genre tu rappelles pas le patient pour des résultats et là catastrophe,pour les pharmaciens et IDE j’adhère à 200 %, j’ai essayé aussi: 0 retour
    la solitude de l’exercice est bien pesante et stressante

  6. Bonsoir!

    Je suis préparatrice en pharmacie et il est vrai que les relations entre médecins et pharmaciens ne sont pas évidentes.

    J’appelle assez souvent les médecins qui m’entourent pour des ordonnances illisibles ou alors posologies anormales. Mais aussi lorsqu’un dosage d’une molécule change.

    Mais souvent, j’ai à faire à des médecins froids, qui me prennent de haut et qui m’envoient limite bouler au téléphone.

    Un filet serait très utile mais peu de médecin le souhaite. Je pense qu’il y a un gros manque de communications entre nos professions. Tout le monde n’est pas prêt à faire un pas vers l’autre!

    Je serai ravi d’avoir un médecin comme vous dans l’entourage de la pharmacie !

    1. Bonjour,
      C’est vrai que les rapports entre les médecins et les « para »médicaux ne sont pas simple. Il existe d’un côté une fâcheuse tendance à prendre les remises en question comme des agressions et de l’autre un complexe qui rend susceptible à la moindre remarque. Moralité : on ne se connait pas et on ne se parle pas. Qui en pâtit ? Le patient, bien sûr !

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