Le retour du docteur Ventouse

Ces chroniques ont été écrites entre 2000 et 2004 pour une revue médicale maintenant disparue. Il m’avait été demandé de faire un article sur l’informatique médicale du généraliste.

Aujourd’hui, le Docteur Ventouse se trouve vraiment ringard. Il est là, dans son atelier, admirant les reflets irisés du nième CD Rom trouvé dans une revue médicale. « Accès à Internet. Toute la toile pour 70 francs par mois ! ». La toile, pour lui, évoque le travail incessant des araignées tapissant les recoins de son réduit. Surfer lui rappelle les vagues de ses dernières vacances. Un patient, branché, lui a bien parlé de tout ce que l’on pouvait trouver sur le « Web », et sa curiosité en a été titillée. Mais voilà ! Où trouver le temps d’apprendre, de « surfer ». Déjà qu’il n’a pas assez de temps pour s’occuper convenablement de son jardin. Tout en prenant sa perceuse sur une étagère, il pense au matériel qui est arrivé la semaine dernière : ordinateur, imprimante, modem, câbles divers, écran. Il a fallu loger tout ce bazar sur son vieux bureau patiné par les ans et les gribouillis des enfants. Plus beaucoup de place pour loger les crayons !
Heureusement, son vendeur était venu installer matériels et logiciels. Tout fonctionnait au retour de ses visites. Alors, il s’est installé devant l’écran, et avec sa fille, il a subi sa première leçon d’Internet. Cliquer ici, cliquer là. Des fenêtres qui s’ouvrent, des images qui apparaissent, du texte, encore du texte et parfois en anglais. Et puis, tout ce vocabulaire à apprendre. Ça lui rappelle sa première année de médecine avec les « épithéliums » et autres « ectodermes ». Un trimestre à ingurgiter des mots nouveaux et curieux. Dans l’informatique, ils viennent plutôt de l’anglais que du latin ou du grec : Internet, mail, drivers, CD Rom, provider.
Il se récite sa première leçon : Internet c’est tout le réseau, tous les ordinateurs du monde entier reliés par les fils du téléphone, le « mail », c’est le courrier et le courrier a besoin d’une adresse, c’est l’e-mail. Dans l’Internet, en plus du courrier, il y a le fameux « Web », la toile. Cette toile est composée de « sites », comme une rue de maisons. Ces sites sont un rassemblement de « pages » sur lesquelles on trouve surtout du texte, mais aussi des images, du son.
C’est un peu déroutant de cliquer sur un mot et de se retrouver ailleurs, à la dernière page par exemple, de passer d’un site français à un site japonais en quelques secondes, de revenir par l’Australie et le Canada en faisant un petit saut en Belgique. Ce qui est étonnant, c’est que pour un truc soit disant multimédia, on passe son temps à lire du texte et à attendre que les images et les animations se chargent. Longtemps et pas toujours comme il faut. Il parait que c’est la faute au JavaScript ou peut-être à Explorer. Ce qui est sûr, c’est que ça ne marche pas toujours très bien.
Comment s’y retrouver dans ce dédale ? Comment ne pas y perdre trop de temps ? Des milliers de sites médicaux, des millions de pages à consulter. Heureusement, il y a les « portails ». Le plus célèbre est « Yahoo ! », la Samaritaine du Web. On y trouve de tout : la météo, la Bourse, les actualités avec les derniers résultats de match de foot, mais surtout un annuaire de sites. Plus d’un millier de sites concernant la santé, classés soigneusement, mais impossible de se faire une idée de ce que l’on va y trouver avant d’y aller. Le Dr Ventouse se rappelle sa surprise de tomber sur la clinique à laquelle il envoie ses patients, avec la photo de tous ses correspondants. Il est toujours étonnant de mettre un visage sur des gens que l’on côtoie depuis des années par téléphone. Il y avait aussi ce site sur la sclérose en plaques, maladroit avec de pauvres couleurs et un texte approximatif, mais si riche en contenu et en sentiments. Après avoir erré pendant de longues minutes, sans avoir appris grand-chose, il est arrivé un peu par hasard sur un « portail santé » grand public. C’est comme Yahoo !, mais ça ne parle que de santé.
Fini Internet solidaire et libre, là, ça sent plutôt la pub et le fric. Les bandeaux publicitaires sont omniprésents, agaçant à clignoter et se dérouler en haut de l’écran. Et on a une impression de déjà-vu, si on a feuilleté un jour « Top Santé » ou même « Femmes Actuelles ». Tout est fait pour faire revenir le chaland, bien sûr. Envoi de bulletins de liaison (« newsletter » en langage internetien), composition d’un carnet médical, questions posées à d’éminents confrères. Bon, pour avoir droit à tout cela, il a fallu s’inscrire, remplir des formulaires avec identité, nombre d’enfants, intérêts particuliers. Encore quelques minutes de perdues.
Pour les consultations « en ligne », c’est-à-dire en direct, ce n’est encore qu’un rêve (ou un cauchemar ?). Pour l’instant, tout se résume à une question tapée au clavier et envoyée dans une boîte aux lettres. La réponse est assurée au bout de quelques jours seulement. Et ce n’est qu’une réponse comme
peut en faire un médecin qui n’a pas le patient sous la main, ne peut pas lui poser de questions et ne peut l’examiner. Généralités et prudence ! Pas de quoi fouetter un conseiller ordinal ! Bien sûr, il y a des avertissements dans tous les coins : « L’avis d’un médecin du site ne remplace pas une consultation. Consultez votre médecin ! ». Les articles sont nombreux, même si l’impression générale est que tout cela n’est pas encore vraiment en place, un peu en travaux. C’est tout et n’importe quoi ! Des articles, visiblement rédigés par des médecins auront beaucoup de difficultés à être lus par des profanes, par contre certaines vulgarisations tombent dans l’à peu près ou la médecine spectacle. Les textes médicaux ne sont pas tous signés, loin de là et l’absence de références est la généralité. Il se dégage une impression de remplissage à tout prix, qui fait que l’on ne semble pas trop regardant sur la qualité de ce que l’on donne en pâture aux internautes.
En tant que médecin pompier, le Dr Ventouse se rappelle avec effarement les conseils de secourisme qu’il a pu trouver. Insister sur la façon de tirer les blessés par les pieds pour les dégager avant de leur apprendre à alerter, lui a paru un peu léger. De même, il a appris que le traitement de l’hypertension artérielle pouvait être des I.E.C., des bêtabloquants, etc., mais aussi des extraits d’ail, des teintures de gui, de bouleau ou d’olivier. Vraiment, ces portails laissent à désirer. Ils ont la rigueur scientifique plutôt molle.
Tout en enfilant un fil de nylon dans le trou qu’il vient de percer dans le CD, il pense à l’inquiétude qu’il a ressenti en lisant les articles ou écoutant les émissions de radio de ces derniers mois. À les entendre, le rapport médecin malade allait être bouleversé. Les patients allaient arriver à la consultation après être passés par Internet, gavés d’informations et d’articles divers. Maintenant qu’il est allé « sur » Internet, le Dr Ventouse voit mal ce que ça va changer. Certains de ses patients arrivent déjà et depuis longtemps avec des articles découpés dans la presse, vantant les mérites de la nouvelle thérapeutique révolutionnaire américaine qui fait repousser le ventre et tomber les cheveux (à moins que ce ne soit l’inverse). Il se demande qui va aller sur Internet, rechercher de la documentation sur sa maladie, écrire des questions sur leur clavier pour les poser à d’éminents spécialistes virtuels, lire tous les textes trouvés et essayer de les digérer. Ils sont très peu dans sa clientèle (mais peut-être ne soigne-t-il que des déficients mentaux ?) à pouvoir comprendre : « C’est le constat qui peut être fait à la lecture de l’état des lieux des perceptions et comportements des consommateurs sur les relations entre nutrition et santé, résultat de deux enquêtes commanditées par le CIDIL », texte en page d’accueil d’un célèbre portail grand public.
Lors de ses visites à domicile, il a toujours été frappé par l’absence de livres ou même de revues chez les gens. La lecture et l’écriture ne sont pas faciles pour la plupart d’entre eux et ce n’est pas le clavier et l’écran qui vont améliorer la chose. Qui va être concerné par cette révolution ? Les enseignants qui déjà nous indisposent avec leurs questions, ceux qui vont demander à leurs petits enfants de leur chercher des renseignements ? Ce ne sera pas pire que les avis péremptoires du spécialiste hospitalier ou du beau-frère qui s’y connaît car il travaille dans une usine de médicaments.
Car enfin, ce qui rassure le Dr Ventouse, c’est que tout cela ne va pas changer ce qui fait toute la relation avec ses clients : la confiance. Et Internet aura beau dire ce qu’il veut, si le Docteur dit que ce n’est que du pipeau, ça deviendra du pipeau. Non mais ! Et puis, s’ils vont chercher des informations sur Internet, il peut y aller aussi. Et il compte bien s’y mettre rapidement. En attendant, il a plus urgent à faire.
Il sort de son atelier en tenant le CD par le fil de nylon qu’il y a fixé. Le disque tourne au bout du fil, renvoyant les rayons du soleil couchant. A priori, ce devrait être un bon moyen de faire fuir les merles qui envahissent son verger. Il espère ainsi sauvegarder quelques cerises. On n’apprend pas que des choses inutiles sur Internet.

5 pensées sur “Le retour du docteur Ventouse”

  1. Bonsoir, j’ai souri en lisant votre message, internet est utile si on sait s’en servir comme toutes les technologies et il ne faut pas bien sur se cacher derriére, la relation humaine reste le plus important, ce qui permet de se faire confiance ou pas, aussi.
    Bonne année 2012

  2. bonjour,
    je suis heureux de voir que Ventouse n’a pas pris la retraite.
    Ventouse et la santé 2.0 ca va dégager!!
    A t il pris le P4P?
    je suis impatient de lire la suite
    Amitiés
    Luc

    1. Bonjour,
      Heureux de te retrouver ici. Ventouse n’est pas à la retraite, mais n’a même pas le temps de faire des copier/coller pour éditer ses vieux articles.
      Mais j’y pense.

    1. Bonsoir,
      Merci pour vos encouragements. Je vais essayer, au moins de mettre en ligne les vieilles chroniques du Dr Ventouse.
      Et peut-être quelques photos.
      A bientôt.

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