Le Docteur Ventouse et le mail

Ces chroniques ont été écrites entre 2000 et 2004 pour une revue médicale maintenant disparue. Il m’avait été demandé de faire des articles sur l’informatique médicale du généraliste.

Après une dure journée de labeur, le Docteur Ventouse rentre de ses visites et se dirige vers son domicile. C’est l’espoir du soir : revoir ses enfants, retrouver son bon vieux fauteuil près de la fenêtre, son chat et sa femme. Il se marre doucement en pensant à ce que les féministes auraient à dire d’une telle hiérarchie. Ce qui est nouveau depuis quelques mois, c’est qu’il lui tarde aussi de retrouver son ordinateur. Pas l’objet en lui-même bien sûr, qui est plutôt moche, triste et encombrant (pas comme sa femme !), mais il lui tarde de récupérer son courrier électronique.

Depuis tout gamin, il aime recevoir du courrier ; les premières lettres des copains en vacances, les colis contenant les cadeaux d’anniversaire. Puis vient le temps des revues, des lettres qui sentent bon l’amour et les vacances. Depuis qu’il est médecin, la poésie a laissé la place à la correspondance administrative, les publicités, les revues professionnelles et les missives des spécialistes. C’est le boulot. Avant d’ouvrir l’enveloppe, il sait souvent ce qu’il va trouver à l’intérieur. Fini l’émerveillement

Quand le Dr Ventouse récupère son courrier et ouvre sa boîte aux lettres électronique, il retrouve un peu les sensations de sa jeunesse. Il manque bien entendu la joie de reconnaître une écriture aimée, ou le plaisir de déballer un colis, fendre une enveloppe avec son doigt ou déplier une feuille de papier, mais il retrouve le plaisir de la découverte.

Quand il a eu son accès Internet, l’adresse email proposée l’a un peu interloqué : “Ventouse@medsyn.fr”, il ne savait même pas comment la prononcer. Le @ du milieu, il ne savait même pas l’écrire à la main. En fait l’arobase, se prononce “at”, ce qui veut dire “chez” en français. Alors pourquoi ne pas dire “Ventouse chez Medsyn.fr” ?

Il se demandait bien ce qu’il allait faire de cette nouvelle adresse. Ses correspondants n’utilisent pas le courrier électronique et de toute façon il a lu dans le Docteur D’Oc que ce n’était pas assez sûr pour échanger des courriers médicaux. Il a bien sa sœur dans la région parisienne, mais après quelques échanges du style “Coucou ! C’est moi qui suis sur la Toile”, l’inspiration s’est rapidement tarie.

Avec l’accès à Internet, Medsyn lui a aussi donné accès aux “news” ou forums de discussion. Le principe est assez simple. Sur le gros ordinateur de Medsyn (le serveur) ont été créées des sortes de boites aux lettres dans lesquelles les gens déposent des messages. Vous pouvez “prendre” ces messages en les téléchargeant, les lire, éventuellement y répondre et mettre la réponse dans la boîte. A ces messages, peuvent bien sûr être joints des fichiers (textes longs, images, vidéo, etc.). Chaque boite correspond à un sujet précis et vous aurez par exemple un forum consacré au piano forte et un autre à la flûte traversière. Les sujets sont infinis et les discussions sans fin.

L’avantage de ces forums est que l’accès peut être facilement restreint par l’administrateur du serveur Medsyn. Il peut créer des espaces de discussion grand public et professionnel. Il est facile pour l’utilisateur de laisser un fichier volumineux dans une des boîtes pour que ceux qui sont intéressés et seulement ceux-ci puissent le récupérer.

Comme inconvénients, on notera que les logiciels de news nécessitent un apprentissage (de plus en plus court avec les dernières générations) et que tous les forums ne sont pas accessibles avec tous les fournisseurs d’accès.

Le Docteur Ventouse a rapidement fait partie de quelques forums qui l’intéressaient (gestion du cabinet médical, nouvelles du syndicat, dermatologie). Medsyn n’en contient que quelques centaines, mais il sait qu’il en existe des dizaines de milliers. Il n’en a pas trouvé sur le bricolage, ni sur la tintinophilie. On lui a dit de chercher du côté des listes de diffusion.

Les listes de diffusion ne sont pas hébergées par les fournisseurs d’accès ce qui permet d’y accéder plus facilement. Il en existe des centaines de milliers sur des sujets aussi divers que la série

Urgences ou la psychologie du raton laveur en rut. Pour les francophones, l’amateur de liste ne peut échapper à Francopholiste, l’annuaire des listes francophones (http://www.francopholistes.com/). Elles n’y sont pas toutes, mais il y en a déjà pas mal.

Le principe est toujours le même. Il faut s’inscrire sur la liste. Le logiciel qui fait fonctionner la liste vous demande confirmation (pour éviter qu’un petit plaisantin vous inscrive sur une liste à votre insu). La liste a une adresse email comme vous, avec un @ au milieu, mais quand vous envoyez un message à cette adresse le robot de liste l’envoie automatiquement à toutes les adresses inscrites sur la liste. Simple et rapide. Un peu trop parfois : si vous envoyez un message volumineux, tous les colistiers le recevront que ça les intéresse ou pas. Certaines listes très productives vous fourniront plus de quatre-vingts messages par jour. Pour se désinscrire un message suffit la plupart du temps.

Il y a parfois un modérateur qui calme les esprits surchauffés par la discussion et peu même radier les troublions. Il est très facile de créer une liste. C’est gratuit et il ne reste plus après qu’à trouver des colistiers qui vont s’inscrire et nourrir la liste de leurs messages.

Le Docteur Ventouse pour l’instant n’en est pas là. Il découvre peu à peu les joies et les contraintes de ces nouveaux moyens de communication. Et il est fasciné.

Chaque jour sa boîte se remplit de messages du monde entier. Dans les forums publics ou les listes de diffusion francophones se croisent des Français, bien sûr, mais aussi des Canadiens (qui écrivent sans leur merveilleux accent malheureusement), des Suisses, des Belges, des Africains. Notre Ventouse découvre ainsi le Monde, comme il le découvrait jadis en collectionnant les timbres multicolores qu’il décollait des enveloppes.

Il n’aurait jamais imaginé rencontrer tous ces gens, et maintenant, tous les soirs, il les côtoie, partage certains de leurs soucis, leurs colères et leurs craintes. Quand il a un problème médical à résoudre, un avis à demander, il écrit son message, le poste et il est bien rare qu’il n’y ait pas plusieurs réponses pertinentes qui lui sont retournées dans les heures qui suivent. Comment voulez- vous dans la vraie vie, joindre plusieurs dizaines de spécialistes dans la même journée. Avec les listes, c’est possible. Vous vous inscrivez sur une liste d’urologue par exemple, vous envoyez votre message et le lendemain vous trouvez dans votre courrier cinq ou six avis au minimum, quand ce n’est pas un véritable débat engagé autour de votre cas initial.

Il fréquente moins ses collègues du village que ses virtuels compagnons. Certains l’irritent, d’autres semblent des sources inépuisables de bibliographies, il y a ceux dont l’humour n’est pas toujours de bon goût, mais tout cela se mêle, s’enrichit mutuellement et lui procure un plaisir nouveau. En contrepartie, il ressent moins le besoin d’aller dans ces soirées ou ces congrès dont un des attraits principaux est de rencontrer des collègues, il a l’impression de les rencontrer chez lui.

Il pense à tout cela en s’asseyant devant son écran. Internet mènerait-il à la solitude ? Chacun derrière sa machine et ne communiquant que par le tapotis des doigts sur le clavier ? La mort de la convivialité, la fin de la “vraie” rencontre ? C’est ce que lui disent ceux qui ne sont pas “branchés”. Mais, lui, il sait que ce dont rêvent les membres de la liste qu’il préfère, c’est de se rencontrer. Pour faire une bonne bouffe, bien sûr ! Français virtuels, mais français quand même !

5 pensées sur “Le Docteur Ventouse et le mail”

  1. excellente analyse
    effectivement on a tendance à délaisser la « vraie vie » et les amis internautes prennent une grande importance
    d’un pt de vue médical les forums et les listes sont un apport précieux

    1. Bonsoir,
      Beaucoup de choses m’irritent quand je lis les mails sur les listes de discussion ou les messages de Twitter. Pas vous ?
      Mais l’irritation peut amener à se poser des questions et à réfléchir. Ce n’est pas obligatoirement négatif.

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