Le Dr Ventouse voudrait changer de logiciel

Ces chroniques ont été écrites entre 2000 et 2004 pour une revue médicale maintenant disparue. Il m’avait été demandé de faire des articles sur l’informatique médicale du généraliste.

Lʼavantage avec Mme Michu, cʼest quʼelle nʼest jamais pressée de quitter le bureau de consultation. De préoccupations météorologiques en récits divers concernant sa cousine Alice (celle qui est mariée avec le Maire et qui peut pas avoir dʼenfant et pourtant elle essaye, la pauvre ! et quʼelle a même fait un bébé éprouvette qui est resté dans lʼéprouvette, le pauvre !) elle peut tenir des heures. Pour être honnête, le Docteur Ventouse nʼa jamais tenu des heures. Quelques dizaines de minutes assez souvent répétées lui suffisent largement. Mais aujourdʼhui, il nʼest pas mécontent que ce soit Mme Michu qui trône sur le fauteuil dʼen face. Pendant ce temps il peut redémarrer son ordinateur qui vient de planter une nouvelle fois. Et pendant que Mme Michu égrenne son chapelet de nuages menaçantset de fausses couches saignantes, il peste et jure que cʼest fini, ce coup là, il nʼen peut plus, il va changer de logiciel. Pourtant, il sʼy était attaché à ce truc. Il se rappelle comment il trouvait merveilleux la moindre fonction de tri ou de recherche. Combien de temps a-t-il passé a fouiller dans les menus et les options pour découvrir parfois quelques pépites qui lui ont bien facilité la vie ? Chaque nouvelle version était une nouvelle aventure avec parfois quelques mauvaises surprises, mais la gentillesse et la réactivité de lʼéditeur faisaient rapidement oublier tout cela.. Et puis, comme dirait Mme Michu, de méchants nuages noirs ont chassé les petits nuages blancs, les pauvres !
Il y a quelques mois son éditeur et son logiciel ont été rachetés par une grosse boite qui en possède plusieurs. Malgré une communication rassurante du nouveau propriétaire, dʼinquiétantes rumeurs se sont propagées dans les forums. Comme quoi la priorité serait mise sur certains programmes phares alors que dʼautres seraient peu à peu laissé à lʼabandon. Quʼun nouveau logiciel serait proposé, mais personne ne lʼa encore vu et cʼest une “daube” ou une “usine à gaz” ou pire… un logiciel MicroSoft. Que des publicités sʼafficheraient à chaque ouverture de dossier. Que les données contenues dans les dossiers seraient récupérées nuitament par un programme espion qui viendrait farfouiller dans lʼordinateur du docteur. Que cet industriel aurait pour but de racheter tous les logiciels pour pouvoir avoir tous les médecins à sa botte. Et revendre la botte à lʼindustrie pharmaceutique ! Comme dʼhabitude sur Internet, la rumeur sʼamplifie, se propage, gagne et explose. Tout le monde est informé, déformé, désinformé et plus personne ne sait au boût du compte ce quʼest devenue la Vérité vraie. Le fantasme électronique laisse la place à la raison, et le procès dʼintention fleurit au bout des fusils.
Dans ce cas, la rumeur arrivée chez Ventouse nʼétait pas tout à fait sans fondement. Son logiciel chéri ne serait plus “soutenu”. Il nʼy aurait donc plus de mise à niveau. Les équipes de développement et de maintenance seraient assignées à dʼautres tâches ou supprimées.
Hors avec la télétransmission, les changements dʼexercice qui se multiplient, le
matériel et lʼenvironnement système qui évoluent, les mises à jour des logiciels sont devenues cruciales. Un logiciel qui ne bouge pas est un logiciel mort,… le pauvre !
Evidemment, il y a eu mobilisation sur Internet avec pétition et tout le toutim. « Nous ne voulons pas que notre logiciel meure. ». « Nous ne voulons pas que lʼon nous impose un autre logiciel. » Devant cette pression lʼindustriel recule et promet que leur logiciel chéri sera mis à jour. Il faut dire quʼil voyait la menace dʼun départ de ses clients vers les concurrents. Mais depuis cette promesse, que se passe-t-il ? Eh bien, pas grand chose ! Les mises à jour servent seulement à corriger les défauts de la version précédente, la maintenance téléphonique est de moins en moins efficace (heureusement quʼil y a les forums et listes de diffusion sur Internet). Le logiciel nʼest pas mort, mais il ne bouge plus beaucoup.
Ventouse nʼest pas optimiste ! Un industriel doit gagner de lʼargent. Cʼest son but. Développer un logiciel coûte très cher. Ce sont de longues heures dʼinformaticiens quʼil faut payer, ensuite il faut trouver des gens et les dédommager pour faire les tests sur les divers matériels. Puis il faut former les “hot lines” qui répondront aux utilisateurs en panne ou paumés. Tout cela pour quelques centaines de clients. Pas rentable. En plus, les logiciels anciens reposent sur des bases de programmation qui gènent pour rajouter des fonctions ou les modifier. Comme une vieille maison aux murs épais, agréable à regarder, mais impossible dès quʼil sʼagit de faire des travaux. Il est souvent plus facile de tout reprendre à zéro. De raser lʼexistant pour construire sur un plan neuf. Les programmeurs des années quatre-vingt dix ne pouvaient pas imaginer ce que sont devenus les logiciels médicaux : la télétransmissions, les bases de données médicamenteuses, Internet, les communications avec les ordinateurs de poche et autres téléphones portables. En plus, les notions juridiques prennent de plus en plus dʼimportance avec les obligations dʼinformation des malades et la nécessité de laisser des traces, des preuves. Et dʼavoir donc des historiques non modifiables de nos fiches. Certains logiciels ont intégré tout cela peu à peu, mais cʼest du bricolage, un échafaudage élastique de morceaux de code mal emboités. Et ça plante !
Alors Ventouse sort un ordonnancier de sa sacoche et fait lʼordonnance à la main. « Cʼest sûr quʼun stylo, cʼest comme la lune rousse, on peut toujours compter dessus ! » sʼexclame Mme Michu. Ventouse pense aux instants précieux quʼil va perdre en réinstallant pour la nième fois son logiciel vieillissant, aux heures quʼil va dépenser à rechercher un nouveau programme qui convienne à sa pratique et à ses exigences et qui ne sera pas suceptible de disparaître dans quelques mois. Le plus dur sera de récupérer tout le travail quʼil a fait, toutes les données entrées jour après jour et qui risquent de se perdre dans le transfert vers son nouvel outil. Mme Michu
perçoit brusquement les nuages qui assombrissent le regard du docteur. Elle a lʼœil pour ça. « Vous savez, Docteur, après la pluie, le beau temps ! Cʼest toujours ce que disait mon mari quand ça nʼallait pas, le pauvre ! »

5 pensées sur “Le Dr Ventouse voudrait changer de logiciel”

  1. C’est malheureusement le destins de beaucoups de boîtes… Quelques uns resterons toujours indépendants quoi qu’il arrive. Nous avons signé une convention avec une société savante (SFTG) qui nous oblige à ne pas vendre, et à leur donner les sources si on disparaît. N’hésitez pas à nous contacter si vous projetez de changer.

    1. Bonsoir,
      J’ai la chance d’être sous MédiStory depuis 1991. Pas du tout envie de changer.
      Les histoires du Dr Ventouse sont de la fiction.
      Je connais e0 depuis longtemps et il ferait éventuellement partie des candidats. Vous faites du bon travail.

  2. J’ai « la chance » d’avoir un Logiciel Médical qui évolue tellement bien qu’il adopte les technique commerciales de Microsoft, dernier changement de version logicielle, obligation de passer en ADSL (double le tarif de l’abonnement au FAI), augmentation du tarif du Logiciel Médical, et cerise sur le Gâteau, l’interface du logiciel ne marche plus qu’avec VIDAL Expert (on passe de 0 € à 300 €).

    Bien sûr, j’ai été obligé d’Upgrader mon Ordi, processeur, carte mère mémoire RAM et Windows 7, 64 Bits (400 €), et, en plus, d’acheter un adaptateur port série/port USB pour mon lecteur de carte TWIN 10.

    C’est vrai, mon Logiciel Médical marche très bien, il marche sous Windows 7, 64 Bits (ouf ! C’est la version de Windows que j’ai). La mise à jour se passe bien en ADSL avec le même principe que Windows).

    Si il ya une mise à jour de la télétransmission, cela devrait aller, puisque mon Logiciel Médical suit, tout au moins, actuellement, le mouvement.

    C’est vrai, mon Logiciel Médical marche très bien, c’est HelloDOC, mais, en un mois, j’ai craqué la bagatelle de 1000 € !

    A lire (désopilant !) :
    http://genoudesalpages.blogspot.fr/2011/05/jadoooore-la-teletransmission.html

    1. Pour avoir changé de configuration logicielle au départ de mon associé, je connais :
      – mises à jour logicielles : 1000 euros (pas fait depuis 6 ans)
      – mise à jour lecteur SV : 100 euros et de nombreuses heures
      – achat d’un nouveau Mac : 1400 euros.
      Quand on aime, on ne compte pas.

  3. vous qui passez par là vous allez hurler : fiches papier et stylo plume
    seuls les examens et photos sont dans l’ordi
    résistance !
    bon vous pouvez hurler je sors 🙂

Laisser un commentaire