Le Dr Ventouse cherche désespérément un nouveau logiciel

 Ces chroniques ont été écrites entre 2000 et 2004 pour une revue médicale maintenant disparue. Il m’avait été demandé de faire des articles sur l’informatique médicale du généraliste.

Ce matin, en ouvrant sa boîte aux lettres (celle qui s’ouvre avec une clé et pas avec un mot de passe), le Docteur Ventouse pousse un soupir de résignation. Il a vite fait de repérer les enveloppes “bulle” contenant les CD. Il sent qu’il va être encore déçu et frustré par ce qui l’attend.

C’est pourtant lui qui les a commandés. Dès qu’il a décidé de changer de logiciel médical, Ventouse a commencé à prospecter. À sa grande surprise, le monde du logiciel médical s’est avéré plus vaste que prévu. De faillites en regroupements, Ventouse s’imaginait qu’il ne restait plus que quelques éditeurs se disputant le marché du généraliste en espérance d’informatisation. Il a trouvé plus d’une centaine de logiciels référencés. La plupart des “dinosaures” ont survécu, mais de nombreux petits nouveaux se disputent le marché. Étonnant ! Quand on se rappelle les prédictions hâtives des Nostradamus électroniques, qui nous annonçaient la survie de quatre ou cinq logiciels maximum. La boule de cristal devait avoir un bug !

Comment s’y retrouver dans ce fatras ? Dans ces milliers de fonctions, de configurations, de “dossiers médicaux communicants”? Il faut trier, jeter, enquêter. Comment faire la différence entre le gadget qui amusera deux secondes et la fonctionnalité qui fera gagner du temps ?

Devant son écran, Ventouse rêvasse tranquillement en attendant son prochain rendez-vous. Il ouvre machinalement le dossier de Mme Michu et retrouve l’environnement familier qu’il a adopté peu à peu. Apprivoisé est peut-être un mot plus juste. Il a vu Mme Michu 125 fois, une alerte s’affiche pour lui indiquer qu’elle a besoin de revoir son cardiologue, son allergie à l’aspirine s’affiche en rouge et la liste interminable de ses intolérances diverses et des thérapeutiques essayées avec plus ou moins de bonheur sont soigneusement listées. Que de travail, d’heures de frappe malhabile en écoutant les bulletins météo et matrimoniaux de Germaine !

Pas question de perdre tout ça ! Il faudra que son nouveau logiciel reprenne un maximum de données. Il sait par les forums sur Internet que ce n’est pas gagné. Et qu’en dehors des données administratives, il ne récupérera pas tout ou alors “en tas”, et il lui faudra peut-être tout retrier et reclasser. Les “moulinettes” de récupération des données sont souvent vendues très cher pour un résultat pitoyable. Il en soupire d’avance.

Aucun format de données commun n’a pu voir le jour malgré les efforts de certains. Et maintenant, c’est la galère.
Il enfile un des CD de démonstration qu’il vient de recevoir dans le lecteur de son ordinateur. Au bout de cinq minutes, il arrête, franchement énervé. Ce n’est même pas une

version qui fonctionne. Le disque ne contient que des copies d’écran du logiciel et un texte lénifiant indiquant bien sûr qu’avec ce logiciel vous avez enfin atteint le Graal informatique, l’Excalibur logicielle, l’Arme Fatale quoi. Ventouse sort le disque et le met dans la pile des CD à transformer en épouvantails à moineaux.

Il se demande s’il ne va pas se laisser tenter par l’annonce qu’il a reçue dans sa boîte aux lettres (celle avec le mot de passe). Un groupe d’utilisateurs, ne voulant pas voir disparaître leur application favorite, a racheté le code du logiciel et se charge de le développer ou de le faire développer. On fait de l’informatisation entre amis. C’est convivial, humainement enrichissant et très prenant pour ceux qui s’en occupent. Mais malgré toute la bonne volonté et le savoir faire, il se pose dans ce cas le problème de la pérennité. Que va devenir la bête quand les meneurs seront fatigués ? Pourront-ils faire face aux prochaines modifications qui pointent à l’horizon ? Que deviendra la convivialité en cas de problèmes financiers ?

Dans le même esprit, Ventouse a trouvé aussi des logiciels gratuits ou presque, avec un code en licence libre, que tout le monde peut récupérer et modifier pour en faire profiter la communauté. Ventouse sait que les programmes ainsi créés peuvent être aussi performants que les autres. Que ces utilisateurs programmeurs sont souvent plus réactifs que les professionnels. Mais en cas de problème, où s’adresser ? Un forum sur Internet ne vaut pas la visite d’un technicien. Mais quelqu’un a-t-il déjà vu un technicien se déplacer au fond de la campagne ? Peut-on être certain que son logiciel favori ne va pas être revendu à la Mafia russe ?

Le docteur Ventouse est désespéré. Il n’a jamais été aussi loin de pouvoir choisir. Il recommence pour la nième fois la liste de ce qu’il lui est absolument nécessaire et ce qu’il trouve souhaitable.
La question du prix n’est pas à négliger non plus. Les prix des logiciels ne sont pas très différents (en dehors des “gratuits”). Ce qui fait souvent la différence est souvent le coût de la maintenance et de l’abonnement aux mises à jour. Certains vendeurs font payer ainsi ce qui est en fait la correction de malfaçons. Souvent l’assistance est difficilement joignable et ses conseils en dessous de tout. Ces logiciels doivent être bien compliqués et bien mal conçus pour que l’utilisateur ait autant besoin de soutien.

La sonnette retentit dans le couloir. C’est le rendez-vous qu’attendait Ventouse. C’est avec plaisir qu’il abandonne momentanément son casse-tête. Il se lève pour accueillir Adeline. Adeline est centenaire, c’est LA centenaire du village. Elle a traversé tellement d’années, de “révolutions”, d’événements historiques. Pourtant, elle, ne semble pas changer. Son visage se ravine, sa marche se fait un peu plus hésitante. Mais son regard est resté toujours aussi pétillant, elle dit rarement du mal des gens, sauf pour le Maire, qui lui a fait une crasse dans le temps. Elle parle de son jardin, qui n’est pas beau cette année avec la sécheresse. Elle se déplace toujours sur sa vieille bicyclette qui a échappé aux dernières avancées technologiques vélocipédiques.

Elle semble être immuable dans ce monde qui bouge si vite. Pas de bogues avec Adeline. Pas de mise à jour nécessaire. C’est peut-être un peu lassant parfois, mais si reposant. Le docteur Ventouse se demande s’il ne va pas lui offrir quelques CD à attacher dans les arbres de son verger. Ils brillent et tournicotent au vent et chassent les pillards volants. Un moyen de faire entrer une technique moderne dans le jardin d’Adeline.

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4 pensées sur “Le Dr Ventouse cherche désespérément un nouveau logiciel”

  1. Des logiciels pour les cabinets dentaire ou encore pour les cabinet médical ne sont pas disponible en téléchargement sur le net ! il faut les achetés!

    1. Bonjour,
      Et bien si ! Il existe des logiciels gratuits pour les médecins et les dentistes. Certains sont des logiciels « libres » comme MedinTux, d’autres échangent la gratuité contre des pubs (Pratis). Il suffit de taper « logiciels médicaux gratuits » ou « logiciels médicaux libres » dans Google pour voir qu’il en existe quelques uns.

  2. que conseillez vous alors dans tous ces logiciels gratuits docteur V ? il est difficile d’accepter d’etre englué avec des pubs gratis, je pense que rapidement cela devient pénible, je suppose. Avez vous une expérience à ce sujet ?

    1. Bonsoir,
      Je n’ai pas d’expérience. Je ne reçois pas les délégués médicaux, ce n’est pas pour avoir leur publicité sur mon écran.
      Un outil professionnel, ça se paye. Et les logiciels sont chers.
      Le choix est toujours très difficile puisque nous ne pouvons pas les essayer. Nous sommes obligés de faire confiance au copain « kissikoné ».

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