Le Dr Ventouse recherche l’information sur Internet en 2003

Ces chroniques ont été écrites entre 2000 et 2004 pour une revue médicale maintenant disparue. Il m’avait été demandé de faire des articles sur l’informatique médicale du généraliste.

La danse des flammes n’arrive pas à allumer la moindre lueur dans le regard du Dr Ventouse. Triste, il est triste ! Malgré tant d’années de pratique, il est certains deuils qui le touchent encore.
Amélie était une patiente fidèle, à la confiance touchante. Ce n’était pas le genre à rechercher des colles pour le médecin sur Internet.

Tout a commencé il y a un an. Une fatigue, un tremblement des extrémités et surtout des troubles de la marche. La situation s’est rapidement dégradée, le tableau se compliquant de signes divers et variés. Une hospitalisation de quelques jours a éliminé pas mal de causes diverses, mais pas de diagnostic précis ; dégénérescence, maladie idiopathique, des mots de plus de trois syllabes pour camoufler l’ignorance médicale.

Le Dr Ventouse a bien essayé de rechercher dans sa montagne d’articles et de revues diverses, mais sans succès. C’est fou ce que la médecine change vite.
Il s’est alors décidé à faire appel au nouveau génie de la lampe ; Internet.
C’est un peu plus compliqué que dans l’histoire d’Aladin, il ne suffit pas de caresser l’ordinateur dans le sens du poil pour obtenir la réalisation de ses vœux. En fait, il a plutôt commencé par la grotte d’Ali Baba. En langage internetien, on appelle ça des portails santé.

Il y a des portails santé pros. Ce sont parfois les mêmes que pour le public, mais avec une partie qui est réservée aux professionnels. Il faut montrer patte blanche : numéro d’inscription à l’ordre, mot de passe (Sésame ! Ouvre-toi !), adresse et renseignements divers. Un rien fastidieux, mais sécurité oblige. La nature des informations change : plus ciblée, plus pointues, plus « pros » que pour les portails grand public. On retrouve davantage la structure de nos revues habituelles avec leurs rubriques. D’ailleurs quelques-uns de ces portails sont les sites de nos quotidiens. Ce n’est certainement pas par hasard que leurs fonds bibliographiques sont des plus fournis. Des années d’articles médicaux et d’information, des formulaires d’autoévaluation sur tous les sujets, des services divers de demande de documentation en font des candidats solides pour le prix du meilleur portail actuel. Mais là encore, il faut relativiser. Il n’y aura jamais tout.

Ce nom de portail incite à penser que ce devrait être un accès aux ressources du Web. Malheureusement, les seules sorties possibles n’amènent qu’à des sites commerciaux d’assurances, d’achat de matériel. Ce sont des portails qui n’ouvrent que sur des impasses.
Si là est la richesse du Net, le trésor semble quelque peu surestimé !
Le Dr Ventouse s’est un peu perdu dans les pages de ces gros sites. Il n’a pas le temps de les visiter tous, il y en a une bonne demi-douzaine. Il y retournera de temps en temps, quand il aura du temps à perdre, ce qui risque de ne pas se produire de sitôt. Pour une demande précise, il y a bien des possibilités de recherche interne, mais la récolte est plutôt pauvre. Sauf coup de bol, il y a peu de chance de trouver l’article qui va résoudre le problème qui le turlupine. La pauvre Amélie va continuer à trembloter doucement en attendant.
Quant à lire de l’information ou des actualités il préfère lire ses journaux gratuits en vrai papier. Il se demande comment les firmes qui ont investi là-dedans des millions de francs ou d’euros vont pouvoir les récupérer.
Les véritables portails, les sésames de la caverne d’@li Baba, il a fini par les trouver. Il ne connaissait pas leur nom, il n’y a pas de pub pour eux dans les magazines et seul le mail à mail (qui remplace le bouche à oreille sur le Net) ou le hasard vous y amène. Vous récupérez soigneusement l’adresse pour pouvoir y retourner. Le premier d’entre eux et le plus célèbre est le site du CHU de Rouen avec son Cismef qui est le répertoire des sites francophones de santé. Des dizaines et des dizaines de sites classés soigneusement par thème ou par un système de mots clefs un peu étrange, mais diablement efficace. Tout ce qui a un rapport avec la médecine et son exercice s’y trouve : bibliothèques, hôpitaux, administrations, logiciels, etc. Bien sûr, il n’y a pas tout. Internet est trop grand, trop changeant pour que quiconque puisse prétendre à l’exhaustivité.
La recherche n’est pas commode. Il faut connaître les mots-clefs qui conviennent. Mais si cet effort

d’apprentissage est fait, les résultats sont souvent intéressants avec des articles sur le sujet ou une partie du sujet, et non simplement le mot cité dans une simple page sans rapport avec lui.
Pour Amélie, le mot « ataxie » n’a ramené qu’un article. Il va falloir chercher ailleurs ou autrement. Comment faire pour obtenir la réponse le plus rapidement possible, sans passer des heures à flâner dans les rayons virtuels du Web ? Le Dr Ventouse n’apprécie pas particulièrement ce qu’il appelle le « syndrome de l’hypermarché ». Vous entrez dans le magasin pour acheter quelque chose et vous ressortez avec une flopée de trucs dont vous n’aviez pas vraiment envie et vous n’avez pas trouvé ce que vous cherchez. C’est parfois positif et sur Internet on tombe souvent sur quelque chose dont on ignorait même l’existence. C’est une ouverture sur le monde, ça stimule la curiosité intellectuelle, mais ce n’est pas très efficace.

En désespoir de cause, il a demandé à sa fille qui lui a montré un autre accès à la caverne. Il faut aller sur le site d’un moteur de recherche, qui comme son nom l’indique sert à chercher. Celui qui a le vent en poupe en ce moment est Google. Vous tapez « ataxie » et vous obtenez 1 075 réponses en 0,28 seconde. C’est un peu trop tout à coup. Il va falloir préciser la recherche. « ataxie incontinence » ne ramène « que » 110 réponses. Avec un peu d’habitude on trie rapidement les pages qui sont intéressantes, certaines appartenant à des portails que le Dr Ventouse avait déjà visités et pour lesquels l’accès nécessite une inscription fastidieuse mais gratuite. Heureusement, parmi les pages citées d’autres sont d’accès libre et malgré tout intéressantes.

Il a pu ainsi découvrir des hypothèses diagnostiques auxquelles ses correspondants n’avaient pas pensé. En particulier, un fol espoir l’a envahi en lisant que ce genre de symptômes pouvait être en relation avec une maladie cœliaque. Et une maladie cœliaque, ça se soigne. Nouvelle recherche sur Google, nouvelle pléthore de réponses. L’espoir demeure. Il existe des maladies cœliaques sans signes digestifs, mais avec des signes neurologiques. Un des moyens de faire le diagnostic, avant la biopsie digestive, serait le dosage des anticorps antigliadines. Aussitôt dit, aussitôt fait, il laisse là le monde virtuel et se précipite chez Amélie pour lui prescrire.

Vous connaissez la vie et la dure réalité de notre métier ? Les anticorps étaient négatifs et le cerveau d’Amélie a continué sa lente détérioration. C’est pour cela que le Dr Ventouse est triste. Toute la science contenue sur la terre et sur Internet ne pouvait pas la sauver.
Mais il a appris quelque chose. Qu’il n’aurait jamais plus besoin de tous les articles patiemment collationnés depuis le début de ses études. C’est tellement plus rapide et plus efficace de chercher sur le Web que d’essayer de retrouver des articles poussiéreux datant de plusieurs années. En regardant brûler les magnifiques schémas du Tempo Médical ou les questions d’Internat de la Revue de Médecine, il voit disparaître une médecine de papier. Avec nostalgie, mais sans regret, car il sait que maintenant toute la science médicale est à portée de souris.

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2 pensées sur “Le Dr Ventouse recherche l’information sur Internet en 2003”

  1. Bonjour,

    En tant que collègue médecin, je tenais à partager avec vous la sortie de mon nouveau livre : Des îles et d’elle.

    Voici le résumé :
    L’auteur raconte l’histoire de Zack, jeune médecin généraliste qui, suite à une épreuve personnelle, décide de voyager. Engagé comme médecin sur les îles de Saint Pierre et Miquelon, il y découvrira l’isolement, le froid et les défis de la vie insulaire. Au milieu des mouettes rieuses, de femmes qui réchauffent et de patients exotiques, un voyage qui va changer sa vie.

    Plus d’informations : http://desilesetdelle.jonathanhammel.com/

    Cordialement,

    Jonathan Hammel
    hammeljonathan@yahoo.fr

  2. la science, je dirais plutôt l’info médicale à portee de souris, ce métier c’est autre chose que de l’info, c’est celle ci intégrée dans la vie du patient, votre patiente avait peut être seulement envie de mourir, ses cellules étaient fatiguées, elle aussi de sa vie…
    Je suis mdt et suis revenue au soin aprés une formation en soins palliatifs;notre métier c’est aussi d’admettre la fin de vie et de l’accompagner au mieux.
    J’avais déjà appris cela depuis longtemps et je ne me rappelle pas où, mais je remercie le médecin qui m’a permis de faire ce travail et d’être ce que je suis aujourd’hui

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