Le Dr Ventouse achète sur Internet en 2004 (Amazon était encore exotique)

 Ces chroniques ont été écrites entre 2000 et 2004 pour une revue médicale maintenant disparue. Il m’avait été demandé de faire des articles sur l’informatique médicale du généraliste. 

« Comme le temps passe vite ! Déjà le mois de juin qui se termine ! Et ce tas de paperasses obtuses qui s’impose sur le bureau. Il va falloir que je m’y mette ! » Cette réflexion, le Dr Ventouse se la fait souvent, mais la hauteur du tas devenant critique, elle devient chaque fois plus douloureuse.
Ce soir-là, dans un spasme de volontarisme, il est resté au cabinet. Formulaires d’enquêtes, PIRES, demandes diverses, honoraires à récupérer, la soirée passe vite. Soudain, entre les dernières recommandations de l’Anaes et une pub pour le dernier pansement hydrocolloïde qui colle dans la main, pas dans la plaie, il retrouve un petit carré de papier découpé dans une de ses revues. Une onde de plaisir le réchauffe quand il s’aperçoit que ce sont les références du dernier bouquin de son auteur préféré. Ah ! Que ce sera bon, confortablement installé dans son fauteuil favori, de savourer sa lecture.

Mais voilà, quand vous habitez la campagne, acheter ce genre de bouquin devient une véritable expédition. Sans compter qu’il y en a deux ou trois autres qu’il veut s’offrir depuis longtemps, ainsi que quelques disques… Aller en ville ! D’accord ! Mais quand ?
La solution évidente commence peu à peu à émerger du monceau de papier qui s’amenuise ; l’ordinateur et son réseau magique, Internet.
Le Docteur Ventouse est devenu un utilisateur régulier du courrier électronique et de la recherche sur le Web, mais jamais il n’a osé acheter quelque chose. Les terribles histoires de piratage de carte bancaire, l’absence de maîtrise d’un outil qui lui échappe encore, la peur d’être victime de livraisons « virtuelles » ont eu raison de ses quelques velléités. Mais dernièrement, une discussion avec un de ses amis, utilisateur chevronné, a éliminé une grande partie de ses appréhensions. Certaines précautions sont à prendre, certes, mais en fin de compte, les risques ne sont pas plus grands que chez un commerçant réel.
Bien sûr, il ne faut jamais communiquer le code secret. Il vaut mieux choisir un magasin qui a pignon sur rue et si possible français pour éviter les mauvaises surprises de taxes douanières. Pour les bouquins et les disques, la FNAC s’impose : Amazon c’est un peu trop exotique et BOL pas assez connu.
Il tape l’adresse dans son navigateur, et l’aventure commence.
Tout d’abord rechercher les articles. Ventouse est habitué aux moteurs de recherche et connaît les pièges à éviter. Choisir des mots assez précis, mais pas trop. Éviter « James » car la recherche ramène alors tous les livres et disques de Henri James à James Brown. Éviter aussi d’être trop précis. La moindre faute de frappe ne permet pas au moteur de retrouver l’article.
Après quelques tâtonnements, notre aventurier virtuel ramène dans ses filets quelques prises intéressantes. La liste s’affiche avec le prix et la présentation. Il est facile d’accéder à un descriptif plus complet et même parfois à une critique d’un précédent acheteur. Une fois choisi, on met l’article dans le caddy… virtuel bien sûr.
Ce n’est pas rapide, rapide. Le magasin profite des changements de page pour faire de la pub pour des produits semblables ou, si vous leur avez donné vos préférences, des nouveautés censées vous intéresser. Mais enfin on y arrive, et le docteur Ventouse préfère les bouchons sur la ligne que sur la route.
Les emplettes finies, il ne reste plus qu’à payer. Grand moment, petit frisson d’appréhension. Plein d’ardeur et de courage, il choisit le paiement par carte bancaire. Son copain « kissikoné » lui a dit que la page dans laquelle il doit taper son numéro doit avoir une adresse qui commence par « https » avec « s » comme sécurisé. C’est parti et dans quelques jours, il va recevoir ses achats à l’adresse qu’il a indiquée… enfin, il espère.
C’est une fois l’ordinateur éteint que le doute s’insinue. Et s’il s’était trompé dans le numéro de carte. Mais non, il se rappelle que les derniers chiffres du numéro sont une clé permettant de savoir si le numéro est cohérent avec la date d’expiration. Il n’y a pas une chance sur cent de taper un numéro correct au hasard.

Et si le numéro de la carte était piraté… Il s’imagine de vilains « hackers » qui rigolent derrière leur machine en récupérant le numéro de carte du niais qui l’a envoyé dans les ruelles malfamées de la Toile. Il les voit se goberger à sa santé, pendant qu’il se tue au travail pour rembourser ses dettes. Heureusement que son copain « kissikoné » est un lecteur de « Que Choisir ». Il sait, lui, que les sommes retirées ou dépensées avec la carte doivent être recréditées par la banque dès lors qu’il y a eu utilisation frauduleuse. On devrait lire plus soigneusement les contrats qui les accompagnent.
Et puis acheter quelque chose sur Internet avec un numéro volé n’est pas sans risque. Si le caddie est virtuel, il va bien falloir livrer les marchandises à une adresse réelle. En général, une gendarmerie n’est pas bien loin.

Il faut savoir que les numéros de carte ne sont pas envoyés « en clair », mais cryptés avant l’envoi. Ils sont stockés sur des serveurs archiprotégés, mais il est vrai que rien n’est sûr à cent pour cent et qu’il y aura toujours quelqu’un pour réussir à cambrioler la banque.
Alors, certains magasins essayent de rassurer les internautes frileux. Chez « La Rue du Commerce », il faut envoyer, lors du premier achat, un fax d’une pièce d’identité et d’un justificatif de résidence. À la Camif, ce sont eux qui envoient un code secret par la poste. Pas très convivial, tout cela et pas très rapide. Tout compte fait, c’est plutôt pour rassurer le vendeur que le client.

Les jours passants, le Docteur Ventouse est de plus en plus inquiet. Il vérifie son compte bancaire tous les soirs pour détecter le plus vite possible des retraits qui pourraient être effectués à son insu. Il a eu un coup de chaleur en voyant une somme de plusieurs milliers de francs disparaître de son compte. Il avait oublié qu’il avait payé la location des prochaines vacances.

Quelques jours plus tard, on frappe à la porte de son cabinet. Les flics ? Non, le livreur ! Et avec sa commande complète ! Quelques jours encore et son compte est débité du montant exact de l’achat. Un miracle ! Internet, ce n’est pas si terrible que ça et le Docteur Ventouse se promet d’y retourner faire ses courses de temps en temps. Surtout qu’il a entendu parler de sites qui comparent les prix. Il parait que le principe est simple. Vous indiquez l’article que vous voulez acheter (de la perceuse à l’ordinateur). Un robot de recherche (encore un) parcourt les sites marchands et ramène les prix des divers articles. Il ne vous reste plus qu’à vous rendre sur le site où se trouve le prix le plus bas pour faire l’affaire de votre vie. Ce serait parfait si le nombre d’articles proposés était plus grand (seul des articles courants apparaissent), et les sites marchands explorés plus nombreux. Mais en général, il est difficile de trouver beaucoup moins cher que le prix proposé.

Alors qu’il transporte ses achats dans son bureau, un livre tombe aux pieds de son épouse. « La vie sexuelle de Mme M. ? Certainement une erreur d’ordinateur, ma chérie ! ». Décidément, acheter sur Internet n’a pas que des inconvénients.

 

3 pensées sur “Le Dr Ventouse achète sur Internet en 2004 (Amazon était encore exotique)”

  1. Au début des années 2000, internet balbutiait. En 2001 ou 2002, j’ai cherché une partition de piano (d’un jeu video….) sur internet. Un seul site la référençait, celui de l’Amazon japonais. On reconnaissait la couverture du jeu, on voyait que c’était un livre de partition, mais le site était exclusivement en japonais, il fallait copier coller les signes dans le traducteur internet pour comprendre… C’est avec beaucoup d’appréhension que j’ai donné mon numéro de carte… en espérant ne pas me tromper de case. Mais c’était Amazon quand même. J’ai choisi une livraison par avion, le site a dit dans 15 jours. J’ai guetté le courrier avec une certaine anxiété.
    Et j’avoue que j’ai été soulagée quand j’ai reçu le livre de partitions, dans un beau colis japonais, 15 jours plus tard…
    ça fait un peu ancien combattant, non? 😉

    1. Ancien combattant ? NOn.
      Je commande régulièrement des oxymètres de pouls à 20 euros sur e-bay à un marchand de Hong Kong et à chaque fois, je me demande si je vais les recevoir. L’aventure exotique 😉

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