Le docteur Spidi

Ces chroniques ont été écrites entre 2000 et 2004 pour une revue médicale maintenant disparue. Quand les « Spidi » seront tous cassés, vous serez #PrivésDeMG

Le pinceau du phare troue la nuit. Les silhouettes des arbres se découpent en ombres chinoises sur le fond d’un pré. Le Docteur Spidi se demande bien pourquoi son phare n’éclaire plus la route. Et cette odeur ! Il connaît bien cette odeur ! Une odeur d’huile brûlée, d’essence et de sang. L’odeur de la peur et de la souffrance.

Une vive douleur irradiant de sa jambe gauche le ramène à la réalité. Il a eu un accident ! Tout revient d’un coup : le virage qui arrive… trop vite, l’impression de voler au-dessus du fossé, la peur intense et fiévreuse qui le tétanise… et puis ce phare, cocasse, qui éclaire la nature.

Si ce n’était la douleur de sa jambe, coincée dans les tôles, il apprécierait presque ce moment de calme total, de sérénité tranquille. Il y a bien longtemps qu’il n’a pas contemplé simplement des arbres.

Il coupe le contact de sa voiture, ou plutôt de ce qu’il en reste et fait le point sur son état de santé. La jambe semble manifestement cassée, pour le reste, tout bouge normalement. Il a bien un peu de sang sur les mains et le visage, mais rien de méchant. La voiture est détruite et l’intérieur ressemble à un appartement cambriolé par des casseurs consciencieux. Son “intérieur cuir” et ses “finitions alu” sont en vrac au milieu des bouts de plastiques mélangés aux papiers et divers objets qui peuplent la voiture d’un médecin.

Il sort son téléphone portable qui a échappé au massacre et appelle du secours.

Il se trouve curieusement détaché, bizarrement non concerné. Il faut dire qu’avant de se coucher il s’est pris un petit comprimé de somnifère. Il fait ça de temps en temps… de plus en plus souvent en fait. Quand il sent qu’il ne va pas dormir, que la journée a été trop dure, trop pleine.

Le téléphone l’a réveillé. C’était Mme Michu ! « Flûte ! Elle doit m’attendre, la pauvre vieille ! ». Son associé, le Dr Ventouse est absent en ce moment, alors c’est lui qui “garde” Mme Michu en son absence. Elle avait encore une de ses douleurs qui annoncent l’orage ou dénoncent un produit pas frais. Une douleur “dans la poitrine et qui la serre” bien sûr ! Fichue Mme Michu ! Si pour le compte, c’est un infarctus… Eh bien ! Il faudra qu’elle attende.

Mme Michu n’est pas la patiente préférée de Spidi. Il la voit toujours arriver à sa consultation avec un rien d’agacement et l’exaspération n’est pas loin quand elle quitte le cabinet. Il faut dire que pour Germaine, le temps n’est pas le même que celui de Spidi. Elle n’en finit pas de parler, elle n’en finit pas de finir. Le déboutonnage de la veste est un long, long moment de crispation qu’il supporte d’autant moins qu’il est en retard ou que la salle d’attente est pleine. Le premier bouton de Mme Michu (le plus difficile) résiste à ses doigts stylisés par l’arthrose. Ah ! L’arthrose ! « Si vous saviez docteur, comme j’en souffre ! Vous n’avez vraiment rien, pour ça ? ». Les deuxième et troisième boutons provoquent une évocation bucolique des tisanes qu’elle se prépare « parce que ces médicaments chimiques, c’est pas trop bon pour mon estomac ». Le discours des trois derniers boutons est perdu pour Spidi qui oscille entre des envies de meurtre et le désir de lui offrir une autre veste avec fermeture Eclair. Quand elle finit par partir ; il pousse en général un grand soupir en ce demandant comment Ventouse peut la supporter.

Ils en mettent un temps à arriver ces pompiers !

Il les connaît bien, les pompiers, pour les retrouver trop souvent au bord des routes. Il apprécie la chaleur humaine et la solidarité qui règnent dans la caserne. Il n’a jamais

vraiment compris pourquoi ces gens choisissaient d’être disponibles, n’importe quand ou presque pour plonger brutalement dans la misère humaine. Lui, c’est un peu contraint et forcé par son métier, mais eux le choisissent. Il est bien avec eux, mais ne prend jamais le temps de partager les évènements de la vie de caserne.

Toujours pressé le Spidi !

C’est vrai que c’est long quand on attend ! La douleur est supportable tant qu’il ne bouge pas, mais quand même…, c’est long !
Il espère encore que sa jambe ne soit que froissée, mais il n’y croit plus trop. Il se fait à l’idée qu’il lui faudra être hospitalisé, puis rééduqué, peut-être quelques semaines, plus sûrement quelques mois. Il se dit qu’il aurait dû prendre le temps de revoir ses assurances, comme il le projette depuis plusieurs années. Le temps…, toujours le temps. Il ne se rappelle même plus le montant de ses indemnités journalières. Heureusement, qu’il a un peu d’argent de côté ! Tombera ce qui tombera, il verra bien !

Il aperçoit enfin la lumière bleue du gyrophare qui approche. C’est maintenant qu’il va falloir serrer les dents.
Les pompiers s’activent autour de la voiture. Le groupe électrogène est branché, faisant un pétard de tous les diables. La lumière des lampes éclaire la scène d’une lumière crue et triste. Les pinces qui permettent de découper la voiture commencent à entrer en action et attaquent les montants du toit du véhicule.

Deux des arrivants sont “montés” dans l’épave amenant couverture et consolations et ont été plutôt surpris de reconnaître le blessé. Le médecin de garde doit arriver.

C’est Jean-Louis qui s’y colle ce soir. Spidi le voit souvent à la caserne. C’est le plus assidu des médecins pompiers. Il aime l’urgence. La radio dans la voiture, le gyrophare entre les dents, il est content quand ça saigne et ça fume.
« Salut Spidi ! Alors, on essaie de labourer les champs avec la Mercedes ce soir ? »

Un examen rapide lui permet d’arriver aux mêmes conclusions que le blessé. En dehors de la jambe, pas trop de bobo.
« C’est dommage que tu ne te sois pas cassé le fémur, je t’aurais fait un “bloc” ! Mais je vais te mettre de la morphine pour que tu ne souffres pas trop à la sortie. »

Les gestes sont sûrs et déterminés. La voie veineuse est vite posée, le mélange “morphine sérum phy.” calmement préparé.
Spidi avait complètement oublié que la morphine s’utilisait de cette façon, il se contente de balancer une ampoule en sous-cutané… quand il a eu le temps de renouveler son stock.

La sortie de l’épave se fait ainsi sans trop de mal dans un brouillard bienvenu. En attendant l’hélicoptère, sanglé, immobilisé sur le matelas « coquille », il se demande ce qu’il va faire de toutes ces semaines d’inactivité. Peut-être lire enfin les revues qu’il entasse, ou se mettre à l’informatique. Ventouse le pousse tous les jours, lui vantant les merveilles qu’il peut faire avec ces machines… Ou alors, peut-être « relire Proust » ! C’est une expression familiale qui veut dire en fait « faire tout ce que l’on n’a pas le temps de faire en temps normal et que l’on aimerait théoriquement faire quand on aura le temps ». Il sait très bien qu’il ne va pas « relire Proust », mais pour l’informatique, il va s’y pencher sérieusement. Il se le promet.

Il se dit aussi qu’il est peut-être temps de lever un peu le pied, de prendre plus de vacances, de lâcher un peu de lest. Que cet accident est un avertissement sans trop de frais et qu’il sentait qu’un « truc » comme ça allait arriver sous peu. La convalescence durera ce

qu’elle durera…

C’est sa femme qui va être contente. Elle qui trouve qu’il n’est jamais à la maison. Tout compte fait, pas si sûr ! Elle se lassera vite d’avoir un Spidi dans les pattes toute la journée.

Jean-Louis revient avec des nouvelles rassurantes de Mme Michu. Elle s’était endormie en attendant le docteur. L’infarctus s’est dilué dans la tisane au miel. Spidi s’imagine déjà leurs retrouvailles : « Vous verrez, Docteur, au changement de temps quand ya le vent d’autan, elle va vous faire mal la jambe ! Mon pauvre mari, y se plaignait toujours du poignet qu’il avait cassé à la Guerre. Vous savez quand il était prisonnier et que… ». Pfft ! C’est terrible la morphine, on s’y croirait !

Sur son petit nuage opiacé, il lui semble entendre l’arrivée de l’hélicoptère dans un vacarme poussiéreux. Il reçoit les derniers encouragements de Jean-Louis avant d’être chargé dans l’engin volant.

Quinze jours plus tard, le Dr Spidi reprenait ses consultations avec des cannes anglaises. C’est sa vie.

B6B LED

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