Qui va s’occuper d’Angèle quand nous serons #PrivésDeMG

Ces chroniques ont été écrites entre 2000 et 2004 pour une revue médicale maintenant disparue. 

Le Docteur Pâtelin n’aime pas se lever la nuit. L’âge venant, les articulations semblent se rouiller d’avantage d’année en année. Il est là, devant sa glace, essayant de mettre un peu d’ordre dans les quelques cheveux qui lui restent après s’être aspergé le visage. C’est dur ! Il se rappelle le temps où il se levait gaillardement, le pied léger et le cœur altier pour affronter l’urgence nocturne, l’appel de l’aube qui finissait avec les pompiers autour d’un café et de croissants chauds.

Bon ! Il faut y aller ! Mme Fourbue l’attend.

Les quelques kilomètres qui le séparent d’Angèle Fourbue semblent interminables. Les arbres qui bordent la route se resserrent dans le pinceau livide des phares. Il se peut même que certains aient envie de traverser la route. Parfois, un renard ou un blaireau, aperçus fugitivement, rompent cette sensation de solitude, mais cette nuit, il n’y a même pas un animal pour le distraire. Il n’aime pas la radio dans la voiture, il préfère s’écouter penser. Il admire le vol silencieux et fantomatique des chouettes effraies.

Travailler la nuit n’est pas désagréable. Tout est plus calme, plus serein. Il y a moins d’agitation, les gens semblent différents. Il n’y a pas cette frénésie qui accompagne les journées de travail. De plus en plus, le Docteur Pâtelin trouve que tout va trop vite pour lui. Il aime prendre son temps ; le temps de discuter de la dernière pêche ou de la dernière chasse, le temps de regarder les premiers pas du petit dernier, le temps d’aider la vieille Eusébie à remettre ses douze tricots, sa gaine et son éternelle blouse de nylon à pois, le temps de s’arrêter au bord de la route entre deux visites pour admirer le paysage et profiter de la lumière unique de l’après-midi finissante.

Il déteste ce téléphone qui s’impose à tout moment dans sa vie, il hait l’informatique et refuse « de s’y mettre », de passer des heures à contempler une bête machine qui ne lui est pas sympathique. Il a une certaine nostalgie du temps jadis, qu’il n’a pas connu, où les voitures étaient rares et où les déplacements se faisaient à vélo ou à pied. Le temps devait alors avoir une autre valeur.

La maison de Mme Fourbue se voit de loin. Comme d’habitude, elle a allumé la lumière extérieure pour guider le médecin. La voiture cahote sur le chemin défoncé. Heureusement, il n’a pas plu.

Mme Fourbue est une grosse dame très âgée avec une petite voix geignarde. Sa vie est une longue plainte, et elle vit, maintenant seule, dans sa petite maison isolée. Le docteur Pâtelin la connaît depuis des années. Il sait bien qu’il s’est déplacé pour pas-grand-chose, mais il sait aussi que s’il ne se déplace pas le téléphone sonnera à nouveau dans quelques heures et qu’il perdra encore plus de temps à la rassurer.

« Ah ! Docteur ! Vous voilà ! C’est le cœur ! J’en suis sûre ! Je le sens taper jusque dans ma tête et j’ai un grand froid qui me monte dans le cou et me bouche la vue ! Vous savez que je suis fragile des bronches depuis que j’ai fait ma pneumonie et que ça m’étouffe le cœur. C’est pas une attaque, Docteur ? »

Le Docteur Pâtelin sort son stéthoscope et son tensiomètre et l’ausculte longuement, tout en

sachant très bien qu’il n’entendra rien de nouveau. Il connaît par cœur le petit souffle et les crépitants qu’il entend régulièrement plusieurs fois par mois. La fameuse pneumonie d’Adèle date de l’après guerre mais est pour elle le point culminant de son passé médical. « Le Docteur venait tous les jours pour me faire les piqûres ! Il nous a dit que j’aurais toujours des fragilités avec mes poumons. Il avait bien raison. Et maintenant avec ma bronchite chronique… »

La bronchite chronique de Mme Fourbue ne répond pas vraiment aux critères nosologiques décrits dans la littérature. À tel point que le « Sanpoursan » lui a été refusé. Ce qu’elle a pris pour une vexation personnelle.

Sa « fragilité », tout le monde l’a connu. Son mari, surtout, qui était souvent obligé de s’occuper d’elle après être rentré des champs ou de l’étable. C’est qu’avec sa « fragilité », elle gardait le lit au moindre rhume, et parfois même avant ! Pour ne pas prendre froid ! À cause des courants d’air ! Sans compter que l’humidité ne lui réussit pas non plus. Quant au soleil ! Inutile de préciser qu’elle risquait sa vie à tout moment en le fréquentant. Elle a quand même réussi à faire deux enfants qui eux n’étaient pas « fragiles » comme leur mère et ont rapidement secondé le père au service de Mme Fourbue.

Il ne faut pas croire pour autant qu’Adèle prend beaucoup de médicaments. Ils ne lui « réussissent » pas : aigreurs d’estomac, douleurs diverses, ballonnements, constipation ou diarrhée, « tournement de tête », nausées, « mal au cœur » et une fois une véritable hépatite médicamenteuse. Le médecin n’en est pas revenu.

« Hum, hum ! » fait le docteur. « Ce n’est pas grand-chose. Votre cœur va bien. Je crois que c’est nerveux ! »

« C’est bien ce que m’avait dit le Professeur ! Vous vous rappelez ? Le pauvre, il est mort juste avant mon mari ! Un si bel homme ! On est peu de chose, tout de même ! »

« D’ailleurs, je vais vous redonner le traitement qu’il vous avait conseillé. Le magnésium vous réussit bien. »

« Et ça me dégagera le foie, Docteur ! »

L’ordonnance faite, Pâtelin, accompagné par la petite voix de Mme Fourbue, remonte dans sa voiture pour rentrer chez lui. Il sait très bien qu’il ne va pas se rendormir et que la journée va être très longue après ces trop courtes heures de sommeil. Il s’en veut un peu d’accepter d’être dérangé par des Mme Fourbue, de courir à travers la campagne pour distribuer du magnésium, mais il a beaucoup de mal à refuser d’y aller quand on l’appelle. C’est sa « fragilité » à lui.

C’est sa vie…

Arbre

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