J’en ai gros…

Faut-il essayer de faire maigrir les gens ? Comment ? Pourquoi ? Quels sont les résultats ?

C’est évident. L’obésité est une maladie qui cause de multiples complications, aggrave un peu toutes les maladies et complique la vie des brancardiers. Donc, nous les médecins, et surtout les généralistes, nous essayons de faire maigrir nos patients. PU Automne le dit très bien

Dès que nous pouvons, c’est-à-dire à chaque consultation, nous les pesons, nous leur faisons prendre conscience des dangers de leur surpoids, nous leur donnons des conseils. Maigrissent-ils ? Oui. Mais pas longtemps. En général en quelques mois ils ont retrouvé le poids de départ avec les taxes. Le fameux effet yoyo.

Alors on se forme à la diététique, on envoie ces braves gens à « l’éducation thérapeutique », on leur donne de jolies brochures. Ils vont voir des diététiciennes, des endocrinos. On peut même les hospitaliser dans des centres spécialisés. Dans le meilleur des cas, ils reviennent contents, amincis, pleins de bonnes résolutions, mais quelques années plus tard, kilo par kilo, ils ont tout repris. Plus les taxes.

Installé en 1991 dans un cabinet informatisé depuis 1985, je me suis aperçu de cet état de fait en 1995 en cherchant mes patients qui avaient pris de l’Isoméride. La pharmaco vigilance venait de nous signaler que ce coupe-faim, commercialisé par Servier en 1985, cousin germain du Médiator, provoquait des atteintes valvulaires. J’ai donc cherché dans mon fichier de patients lesquels en avaient avalé pour pouvoir leur proposer une prévention d’endocardite en cas de geste invasif et mettre une alerte dans leur dossier.

Lecteur assidu de la Revue Prescrire je n’en prescrivais plus depuis plusieurs années. Ce médicament ne servait pas à grand-chose (2 kg de différence à un an) et avait des effets secondaires psychiques. Les gens de mon fichier qui avaient pris ce traitement l’avaient donc pris il y a quelques temps ou alors il avait été prescrit par un autre médecin — souvent un endocrinologue. Cette prescription était, la plupart du temps, accompagnée d’une prise en charge diététique.

Et bien, en 1995, quelques années plus tard, AUCUN des patients n’avait perdu du poids. Au contraire, la plupart d’entre eux avaient quelques kilos supplémentaires. C’était stupéfiant. J’ai vérifié. Pas un. Pourtant, parmi eux, il y avait des gens motivés qui avaient tout essayé et étaient des patients compliants et avec une bonne connaissance de ce qu’il fallait faire. J’ai suivi ma cohorte pendant quelques années. Echec total.

Jeune et plein d’espoir, j’ai décidé de me former en me disant que la solution était peut-être dans un suivi au long cours. J’ai même acheté un logiciel (j’adore les logiciels) qui proposait des menus en fonction des gouts et des calories. J’ai proposé des consultations dédiées, j’ai fait ça pendant des mois. Mes patients maigrissaient pour la plupart, mais petit à petit, tous sont revenus à leur poids d’origine. Plus les taxes.

En 25 ans, en dehors de quelques ados et des femmes qui ont pris beaucoup de poids pendant les grossesses, aucun de mes patients n’a maigri sans un accident de la vie ou une intervention. Même après un cancer, alors qu’ils ont perdu parfois plus de 25 kilos, peu à peu, inexorablement, ils reprennent leur poids. Il faut avoir plus de 80 ans pour pouvoir maigrir « durablement ».

Mon ex-associé a calculé qu’il avait perdu plus d’un quintal dans sa vie. Pour revenir toujours au même poids (130 kg). Un jour, j’y ai cru. Une de mes patientes a perdu 25 kg avec Weight Watchers. Tranquillement, sans forcer. Elle a gardé ce nouveau poids pendant 7 ans et j’espérai, enfin, avoir un succès. Sa fille a eu un cancer du sein. Elle a repris 30 kg en 8 mois. Et les a gardé.

Mon but, dorénavant, n’est plus de faire maigrir les gens en surpoids, mais de les empêcher de grossir. Ce qui est déjà pas mal.

Courbe de poids et régimes

20 pensées sur “J’en ai gros…”

  1. Je ne suis pas médecin, et je suis convaincue que c’est vrai
    …. après, c’est pas pour ça qu’il ne faut rien faire, sinon on grossit tout le temps et indéfiniment.
    Perso, je navigue entre 65kg et 95kg depuis que j’ai 15 ans.
    J’en ai 55, ça fait 10 ans que je n’ai pas dépassé 82, c’est une sorte de victoire (j’ai perdu 30 kg doucement en 1 an en 2007), et ça veut dire que 95 était un pic.
    … mais je mesure 1m60, et 65kg serait de toute évidence mieux que les 80kg actuels…
    Impossible de me tenir sous les 70 durablement, et quand je ne suis pas au régime, je grossis lentement et inexorablement.
    Un peu trop de fromage, un peu trop de desserts, un peu trop d’écarts…
    Sans pourtant faire d’énormes bêtises diététiques, et en ayant un peu d’activité physique régulièrement. Je n’ai ni diabète, ni triglycérides, ni tension…
    Ma chaudière marche mal ! je stocke sans brûler… j’ai tout le temps froid.
    Tout le monde est trop rond ou trop gros dans ma famille.
    Je fais tout le temps attention, je regarde tout ce que j’achète (nbre lip/100grammes, nbre de kcal…), je me pèse 2 fois/jour depuis 10 ans…
    Attention à la façon dont on le dit aux gens, .. Les gens savent !!
    la société me dit de maigrir à chaque seconde de ma vie depuis que je me suis promenée avec un panneau « attention freins puissants » accroché dans le dos quand j’étais en 6e…. Je ne m’habille pas comme je voudrais, et surtout dans aucun magasin « normal » depuis… toujours (sauf les 2 années où je faisais un 40).
    J’ai pas de mec… j’étais un peu exigeante, et aucun de ceux qui m’intéressaient n’a voulu de moi.
    Je découpe mes photos avant de les mettre sur facebook pour qu’on ne voit que ma tête…
    ON SAIT qu’on est gros, on le sait.
    Je sais quand je dois mettre toutes mes fringues dans des sacs sous vide en espérant le remettre plus tard parce qu’elles sont toutes devenues trop petites.
    Je sais que, quand je suis tombée de cheval et que j’ai pêté une cheville, ça ne serait pas arrivé si j’étais moins lourde.
    On le SAIT.
    Les médecins ont-il la solution ??? NON
    J’en ai vu des médecins, y compris dans des centres de lutte contre l’obésité (là où tu te sens vachement bien avec juste tes petits 35 kg en trop)
    Quand j’avais 17 ans on m’a prescrit des amphétamines, dans un cabinet chic d’un hotel particulier du XVIIe arrondissmt où un connard faisait fortune avec la détresse des femmes … heureusement, j’ai pas continué.
    Des médecins que je sentais prêts à me VENDRE la dernière formule à la mode, j’en ai vu… et les formules à la mode, en 35 ans, elles ont changé. En général elles marchent, d’ailleurs. Tu perds et puis ensuite tu reprends, parce que PERSONNE NE MANGE TOUTE SA VIE DES TRUCS QU’IL N’AIME PAS. Parce qu’on ne respecte pas des interdits TOUTE SA VIE.
    et des médecins méprisants aussi (ah oui, vous êtes tombé de cheval ? pauvre bête…)
    La seule chose qui marche c’est de trouver du plaisir à manger des aliments moins abondants et moins gras.. Pour ça faut du temps, du temps pour cuisiner, et surtout il faut aller bien dans sa tête AVANT de pouvoir commencer.
    et ne rien interdire.
    et ne pas croire que maigrir va changer votre vie…les fois où j’ai repris le + vite étaient les fois où j’en attendais le plus.

  2. ah oui..
    et faire du sport !
    Je fais très bien la différence entre peser 65 kg et peser 95 kg…
    Quand tu pèses 30 kg de trop, tu te promènes avec 3 packs de bouteilles d’1.5 litre d’eau sur toi (+ 2 bouteilles)
    Je voudrais que toutes ces personnes qui te conseillent de te bouger essaient de fixer 1 premier pack de bouteilles sur leur dos, un deuxième sur leur ventre, puis 2 bouteilles sur chaque jambe et 2 bouteilles sur chaque bras.
    ET ensuite qu’elles aillent courir ou monter les escaliers………………
    🙂

  3. De les empêcher de grossir. Et de les aider s’accepter comme ils sont / de les guider pour trouver un moyen de faire des activités physiques adaptées / de les prendre comme ils sont / d’entendre les blessures intimes / etc.

    1. Et de chercher d’autres moyens pour rompre ce lien avec la nourriture.
      Ma fille a fait un épisode d’anorexie/boulimie. Je me suis plongé ainsi dans le rapport que nous avons à la nourriture. C’est dingue. Nous avons tous des « trucs » que nous ne mangeons pas et nos doudous caloriques. Se nourrir normalement, ça n’existe pas. Il n’y a pas de norme.

  4. Le poids, le gras, cette armure, cette carapace, ce truc à trainer, cette image de soi parfois difficile à accepter, le regard des autres sur soi encore plus, cette culpabilité…
    A titre personnel, j’ai déjà perdu tellement, et comme tu le dis, tellement repris, au premier épisode d’angoisse. Encore aujourd’hui, la nourriture reste un calmant, un refuge, un soutien, un câlin, plus doux que rien d’autre ne le sera jamais…
    A titre professionnel, comme toi, mes patients perdent et reprennent, inexorablement. J’ai tenté par l’hypnose d’accompagner certains, les résultats sont mauvais. J’en ai parlé avec un médecin qui le fait depuis plus longtemps que moi, il trouve ça désespérant car nous n’arrivons à rien de durable, et pourtant il est bon. Je pense de plus en plus qu’au-delà de l’inégalité de nos métabolismes, notre lien à la nourriture fait partie profondément de nous, nous recevons de la nourriture depuis bien avant notre naissance, c’est notre drogue la plus ancienne, la plus facilement accessible, la plus efficace.
    Alors oui, bien sûr, le poids c’est mal, médicalement parlant, mais que faire…

    1. anecdote : lorsque je me suis formé à l’hypnose, un formateur expérimenté nous parlait souvent de ses histoires personnelles. Comment utiliser l’hypnose et l’auto-hypnose dans la vie de tous les jours, etc. Et, il nous a souvent parlé aussi de… son bypass.

    1. C’est trop récent pour avoir une vision au long cours. Là, il y a des études !! A moyen terme, ça semble très positif.
      J’ai deux patientes opérées – 40kg a pu reprendre le judo (ceinture noire) malgré ses genoux qui ne supportaient plus son poids. – 35kg, ravie de pouvoir remarcher sur sa hanche niquée (séquelle d’épiphysiolyse). Mais ça fait moins de 3 ans, les deux.
      Je suis un peu inquiet pour elles quand elle arriveront dans le grand âge. Déjà qu’on a du mal à nourrir correctement les gens « normaux ». Mais, bon, je serai à la retraite et d’ici là, elles semblent mieux profiter de la vie — ce qui est indispensable pour bien vieillir à mon avis 😉

    1. Merci. Mais hors de portée pour la plupart des gens obèses de ma patientèle, qui, comme beaucoup, ont eu du mal avec l’école.

      1. Effectivement…certaines applications mobiles permettent de contourner en partie ce problème avec un comptage par photographies (ex: http://www.lesecretdupoids.com/application/).
        Le développement d’un autre rapport au corps et à l’alimentation reste indispensable, comme dans les approches de « pleine conscience », ainsi que la lutte contre les pollutions alimentaires (junk food, sodas,…) et mentales (publicité, repas devant la télé, etc..), la facilitation de l’activité physique au quotidien, etc… Mais mettre tout cela à la portée de tous, y compris des plus défavorisés, nécessite une mobilisation globale et audacieuse des pouvoirs publics, qui doit arrêter de considérer l’obésité comme un pêché !

  5. Merci pour cette article qui montre bien la difficulté à perdre du poids durablement. Pensez vous que la cause de l’effet yoyo puisse être du aux adipocytes qui puisqu’ils se vident lors d’un régime, ils se remplirait de nouveau quand la personne recommence à manger normalement, et que donc la solution serait de faire une liposuccion ?

  6. Bonsoir

    J’ai lu avec intérêt le billet du Pr BURTEY.
    Je n’ai pas commenté son billet car j’ai un peu le sentiment que c’est un billet :  » Voilà ce que je pense et je vous « emmerde » ». En effet, à la différence de ses billets habituels, il n’a pas répondu aux commentateurs.

    Un blog est pour exprimer ce que l’on pense, que cela plaise ou non. Donc, je trouve « bizarre » le ton de son billet.
    Tout le monde peut s’exprimer sur tout, mais je trouve que notre néphrologue devient nettement moins pertinent quand il s’éloigne de sa spécialité.

    Il y a une phrase qui m’a interpellé :
    « L’obèse n’est pas une victime, c’est un sujet agissant capable de modifier ses comportements alimentaires. »

    Son billet vous a fait réagir.
    C’est aussi ce qu’il semble que vous pensez : la responsabilité de chacun dans son poids, c’est ce qu’il semble ressortir de ce que vous écrivez.
    Même si vous faites le constat que perdre du poids est impossible.

    Je rejoins votre constat.
    Mais je voudrais le nuancer.
    Le constat que les méthodes pour maigrir ont des résultats « nuls » sur le moyen et long terme est un fait incontestable.
    Cependant, pour être investi sur le sujet depuis des années, je peux témoigner que les patients si ils ne sont pas « victimes », sont malgré tout impuissant à obtenir le poids « idéal » qu’ils souhaitent.

    Leur parler de leurs poids à la consultation médicale comme il semble « nécessaire » pour certain car il est incontestable que le poids est un facteur de nombreuses maladies chroniques comme le cancer; est souvent « contre-productif ».
    Pourquoi ?
    Premièrement, parce qu’ils le savent, car cela se voit et qu’ils ne sont pas « aveugles ».
    Donc le rappeler est souvent culpabilisant.

    C’est d’autant plus culpabilisant que la majorité d’entre eux, ont essayé de maigrir et n’ont pas réussi ou s’ils ont réussi, ils ont repris le poids perdu comme vous le signalez à juste titre.
    Donc leur parler de leur poids est encore plus culpabilisant car cela revient à leur parler de leurs échecs.

    Alors comment faire?
    Car oui, le poids est un problème de santé qui en amènera d’autres souvent plus grave.

    Peu-être en faisant le constat que le poids n’est pas seulement un problème d’alimentation.
    En ne renvoyant pas à chaque fois le patient vers les « diététiciennes » et autres nutritionnistes focalisé sur l’alimentation.
    L’alimentation est un facteur important de la prise de poids, c’est indéniable mais ce n’est pas le seul et unique comme il semble être le cas dans la bouche de nombre de professionnels de santé dont le Pr BURTEY.

    De plus en plus de publications font un lien entre le « sucre » et l’addiction.
    Le sucre et certains aliments se comporteraient comme des « drogues ».
    D’ailleurs, @aupaysdesvachesmauves ne dit pas autre chose dans son témoignages.

    Donc pour terminer, arrêtons de faire de l’alimentation le seul facteur de la prise de poids et de l’obésité.
    Arrêtons de renvoyer chaque patient obèse et en surpoids à sa « responsabilité ».
    Si ce problème est complexe c’est que les solutions ne sont pas simples et donc arrêtons de « proposer » des solutions simples qui ne marchent pas et qui laissent le patient seul face à sa « détresse » face à son poids et où le médecin lui envoie des messages type injonction paradoxale : perdre du poids mais je ne vous propose aucune solution pour vous aider.

    Pour terminer sur une note « positive », que faire alors?
    Je pense qu’il faut écouter les patients, les faire exprimer leur souffrance.
    Trouver le juste équilibre entre la victime et le coupable.
    Pas simple en effet.

    1. Bonsoir,
      Je partage totalement votre avis sur la façon d’envisager l’obésité. C’est beaucoup plus complexe qu’une histoire de manque de volonté devant la nourriture.
      Je me demandais si j’allais écrire un autre billet là-dessus, mais vous l’avez fait pour moi.
      Merci.

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