Qui va s’occuper d’Angèle quand nous serons #PrivésDeMG

Ces chroniques ont été écrites entre 2000 et 2004 pour une revue médicale maintenant disparue. 

Le Docteur Pâtelin n’aime pas se lever la nuit. L’âge venant, les articulations semblent se rouiller d’avantage d’année en année. Il est là, devant sa glace, essayant de mettre un peu d’ordre dans les quelques cheveux qui lui restent après s’être aspergé le visage. C’est dur ! Il se rappelle le temps où il se levait gaillardement, le pied léger et le cœur altier pour affronter l’urgence nocturne, l’appel de l’aube qui finissait avec les pompiers autour d’un café et de croissants chauds.

Bon ! Il faut y aller ! Mme Fourbue l’attend.

Les quelques kilomètres qui le séparent d’Angèle Fourbue semblent interminables. Les arbres qui bordent la route se resserrent dans le pinceau livide des phares. Il se peut même que certains aient envie de traverser la route. Parfois, un renard ou un blaireau, aperçus fugitivement, rompent cette sensation de solitude, mais cette nuit, il n’y a même pas un animal pour le distraire. Il n’aime pas la radio dans la voiture, il préfère s’écouter penser. Il admire le vol silencieux et fantomatique des chouettes effraies.

Travailler la nuit n’est pas désagréable. Tout est plus calme, plus serein. Il y a moins d’agitation, les gens semblent différents. Il n’y a pas cette frénésie qui accompagne les journées de travail. De plus en plus, le Docteur Pâtelin trouve que tout va trop vite pour lui. Il aime prendre son temps ; le temps de discuter de la dernière pêche ou de la dernière chasse, le temps de regarder les premiers pas du petit dernier, le temps d’aider la vieille Eusébie à remettre ses douze tricots, sa gaine et son éternelle blouse de nylon à pois, le temps de s’arrêter au bord de la route entre deux visites pour admirer le paysage et profiter de la lumière unique de l’après-midi finissante.

Il déteste ce téléphone qui s’impose à tout moment dans sa vie, il hait l’informatique et refuse « de s’y mettre », de passer des heures à contempler une bête machine qui ne lui est pas sympathique. Il a une certaine nostalgie du temps jadis, qu’il n’a pas connu, où les voitures étaient rares et où les déplacements se faisaient à vélo ou à pied. Le temps devait alors avoir une autre valeur.

La maison de Mme Fourbue se voit de loin. Comme d’habitude, elle a allumé la lumière extérieure pour guider le médecin. La voiture cahote sur le chemin défoncé. Heureusement, il n’a pas plu.

Mme Fourbue est une grosse dame très âgée avec une petite voix geignarde. Sa vie est une longue plainte, et elle vit, maintenant seule, dans sa petite maison isolée. Le docteur Pâtelin la connaît depuis des années. Il sait bien qu’il s’est déplacé pour pas-grand-chose, mais il sait aussi que s’il ne se déplace pas le téléphone sonnera à nouveau dans quelques heures et qu’il perdra encore plus de temps à la rassurer.

« Ah ! Docteur ! Vous voilà ! C’est le cœur ! J’en suis sûre ! Je le sens taper jusque dans ma tête et j’ai un grand froid qui me monte dans le cou et me bouche la vue ! Vous savez que je suis fragile des bronches depuis que j’ai fait ma pneumonie et que ça m’étouffe le cœur. C’est pas une attaque, Docteur ? »

Le Docteur Pâtelin sort son stéthoscope et son tensiomètre et l’ausculte longuement, tout en

sachant très bien qu’il n’entendra rien de nouveau. Il connaît par cœur le petit souffle et les crépitants qu’il entend régulièrement plusieurs fois par mois. La fameuse pneumonie d’Adèle date de l’après guerre mais est pour elle le point culminant de son passé médical. « Le Docteur venait tous les jours pour me faire les piqûres ! Il nous a dit que j’aurais toujours des fragilités avec mes poumons. Il avait bien raison. Et maintenant avec ma bronchite chronique… »

La bronchite chronique de Mme Fourbue ne répond pas vraiment aux critères nosologiques décrits dans la littérature. À tel point que le « Sanpoursan » lui a été refusé. Ce qu’elle a pris pour une vexation personnelle.

Sa « fragilité », tout le monde l’a connu. Son mari, surtout, qui était souvent obligé de s’occuper d’elle après être rentré des champs ou de l’étable. C’est qu’avec sa « fragilité », elle gardait le lit au moindre rhume, et parfois même avant ! Pour ne pas prendre froid ! À cause des courants d’air ! Sans compter que l’humidité ne lui réussit pas non plus. Quant au soleil ! Inutile de préciser qu’elle risquait sa vie à tout moment en le fréquentant. Elle a quand même réussi à faire deux enfants qui eux n’étaient pas « fragiles » comme leur mère et ont rapidement secondé le père au service de Mme Fourbue.

Il ne faut pas croire pour autant qu’Adèle prend beaucoup de médicaments. Ils ne lui « réussissent » pas : aigreurs d’estomac, douleurs diverses, ballonnements, constipation ou diarrhée, « tournement de tête », nausées, « mal au cœur » et une fois une véritable hépatite médicamenteuse. Le médecin n’en est pas revenu.

« Hum, hum ! » fait le docteur. « Ce n’est pas grand-chose. Votre cœur va bien. Je crois que c’est nerveux ! »

« C’est bien ce que m’avait dit le Professeur ! Vous vous rappelez ? Le pauvre, il est mort juste avant mon mari ! Un si bel homme ! On est peu de chose, tout de même ! »

« D’ailleurs, je vais vous redonner le traitement qu’il vous avait conseillé. Le magnésium vous réussit bien. »

« Et ça me dégagera le foie, Docteur ! »

L’ordonnance faite, Pâtelin, accompagné par la petite voix de Mme Fourbue, remonte dans sa voiture pour rentrer chez lui. Il sait très bien qu’il ne va pas se rendormir et que la journée va être très longue après ces trop courtes heures de sommeil. Il s’en veut un peu d’accepter d’être dérangé par des Mme Fourbue, de courir à travers la campagne pour distribuer du magnésium, mais il a beaucoup de mal à refuser d’y aller quand on l’appelle. C’est sa « fragilité » à lui.

C’est sa vie…

Arbre

Le docteur Spidi

Ces chroniques ont été écrites entre 2000 et 2004 pour une revue médicale maintenant disparue. Quand les « Spidi » seront tous cassés, vous serez #PrivésDeMG

Le pinceau du phare troue la nuit. Les silhouettes des arbres se découpent en ombres chinoises sur le fond d’un pré. Le Docteur Spidi se demande bien pourquoi son phare n’éclaire plus la route. Et cette odeur ! Il connaît bien cette odeur ! Une odeur d’huile brûlée, d’essence et de sang. L’odeur de la peur et de la souffrance.

Une vive douleur irradiant de sa jambe gauche le ramène à la réalité. Il a eu un accident ! Tout revient d’un coup : le virage qui arrive… trop vite, l’impression de voler au-dessus du fossé, la peur intense et fiévreuse qui le tétanise… et puis ce phare, cocasse, qui éclaire la nature.

Si ce n’était la douleur de sa jambe, coincée dans les tôles, il apprécierait presque ce moment de calme total, de sérénité tranquille. Il y a bien longtemps qu’il n’a pas contemplé simplement des arbres.

Il coupe le contact de sa voiture, ou plutôt de ce qu’il en reste et fait le point sur son état de santé. La jambe semble manifestement cassée, pour le reste, tout bouge normalement. Il a bien un peu de sang sur les mains et le visage, mais rien de méchant. La voiture est détruite et l’intérieur ressemble à un appartement cambriolé par des casseurs consciencieux. Son “intérieur cuir” et ses “finitions alu” sont en vrac au milieu des bouts de plastiques mélangés aux papiers et divers objets qui peuplent la voiture d’un médecin.

Il sort son téléphone portable qui a échappé au massacre et appelle du secours.

Il se trouve curieusement détaché, bizarrement non concerné. Il faut dire qu’avant de se coucher il s’est pris un petit comprimé de somnifère. Il fait ça de temps en temps… de plus en plus souvent en fait. Quand il sent qu’il ne va pas dormir, que la journée a été trop dure, trop pleine.

Le téléphone l’a réveillé. C’était Mme Michu ! « Flûte ! Elle doit m’attendre, la pauvre vieille ! ». Son associé, le Dr Ventouse est absent en ce moment, alors c’est lui qui “garde” Mme Michu en son absence. Elle avait encore une de ses douleurs qui annoncent l’orage ou dénoncent un produit pas frais. Une douleur “dans la poitrine et qui la serre” bien sûr ! Fichue Mme Michu ! Si pour le compte, c’est un infarctus… Eh bien ! Il faudra qu’elle attende.

Mme Michu n’est pas la patiente préférée de Spidi. Il la voit toujours arriver à sa consultation avec un rien d’agacement et l’exaspération n’est pas loin quand elle quitte le cabinet. Il faut dire que pour Germaine, le temps n’est pas le même que celui de Spidi. Elle n’en finit pas de parler, elle n’en finit pas de finir. Le déboutonnage de la veste est un long, long moment de crispation qu’il supporte d’autant moins qu’il est en retard ou que la salle d’attente est pleine. Le premier bouton de Mme Michu (le plus difficile) résiste à ses doigts stylisés par l’arthrose. Ah ! L’arthrose ! « Si vous saviez docteur, comme j’en souffre ! Vous n’avez vraiment rien, pour ça ? ». Les deuxième et troisième boutons provoquent une évocation bucolique des tisanes qu’elle se prépare « parce que ces médicaments chimiques, c’est pas trop bon pour mon estomac ». Le discours des trois derniers boutons est perdu pour Spidi qui oscille entre des envies de meurtre et le désir de lui offrir une autre veste avec fermeture Eclair. Quand elle finit par partir ; il pousse en général un grand soupir en ce demandant comment Ventouse peut la supporter.

Ils en mettent un temps à arriver ces pompiers !

Il les connaît bien, les pompiers, pour les retrouver trop souvent au bord des routes. Il apprécie la chaleur humaine et la solidarité qui règnent dans la caserne. Il n’a jamais

vraiment compris pourquoi ces gens choisissaient d’être disponibles, n’importe quand ou presque pour plonger brutalement dans la misère humaine. Lui, c’est un peu contraint et forcé par son métier, mais eux le choisissent. Il est bien avec eux, mais ne prend jamais le temps de partager les évènements de la vie de caserne.

Toujours pressé le Spidi !

C’est vrai que c’est long quand on attend ! La douleur est supportable tant qu’il ne bouge pas, mais quand même…, c’est long !
Il espère encore que sa jambe ne soit que froissée, mais il n’y croit plus trop. Il se fait à l’idée qu’il lui faudra être hospitalisé, puis rééduqué, peut-être quelques semaines, plus sûrement quelques mois. Il se dit qu’il aurait dû prendre le temps de revoir ses assurances, comme il le projette depuis plusieurs années. Le temps…, toujours le temps. Il ne se rappelle même plus le montant de ses indemnités journalières. Heureusement, qu’il a un peu d’argent de côté ! Tombera ce qui tombera, il verra bien !

Il aperçoit enfin la lumière bleue du gyrophare qui approche. C’est maintenant qu’il va falloir serrer les dents.
Les pompiers s’activent autour de la voiture. Le groupe électrogène est branché, faisant un pétard de tous les diables. La lumière des lampes éclaire la scène d’une lumière crue et triste. Les pinces qui permettent de découper la voiture commencent à entrer en action et attaquent les montants du toit du véhicule.

Deux des arrivants sont “montés” dans l’épave amenant couverture et consolations et ont été plutôt surpris de reconnaître le blessé. Le médecin de garde doit arriver.

C’est Jean-Louis qui s’y colle ce soir. Spidi le voit souvent à la caserne. C’est le plus assidu des médecins pompiers. Il aime l’urgence. La radio dans la voiture, le gyrophare entre les dents, il est content quand ça saigne et ça fume.
« Salut Spidi ! Alors, on essaie de labourer les champs avec la Mercedes ce soir ? »

Un examen rapide lui permet d’arriver aux mêmes conclusions que le blessé. En dehors de la jambe, pas trop de bobo.
« C’est dommage que tu ne te sois pas cassé le fémur, je t’aurais fait un “bloc” ! Mais je vais te mettre de la morphine pour que tu ne souffres pas trop à la sortie. »

Les gestes sont sûrs et déterminés. La voie veineuse est vite posée, le mélange “morphine sérum phy.” calmement préparé.
Spidi avait complètement oublié que la morphine s’utilisait de cette façon, il se contente de balancer une ampoule en sous-cutané… quand il a eu le temps de renouveler son stock.

La sortie de l’épave se fait ainsi sans trop de mal dans un brouillard bienvenu. En attendant l’hélicoptère, sanglé, immobilisé sur le matelas « coquille », il se demande ce qu’il va faire de toutes ces semaines d’inactivité. Peut-être lire enfin les revues qu’il entasse, ou se mettre à l’informatique. Ventouse le pousse tous les jours, lui vantant les merveilles qu’il peut faire avec ces machines… Ou alors, peut-être « relire Proust » ! C’est une expression familiale qui veut dire en fait « faire tout ce que l’on n’a pas le temps de faire en temps normal et que l’on aimerait théoriquement faire quand on aura le temps ». Il sait très bien qu’il ne va pas « relire Proust », mais pour l’informatique, il va s’y pencher sérieusement. Il se le promet.

Il se dit aussi qu’il est peut-être temps de lever un peu le pied, de prendre plus de vacances, de lâcher un peu de lest. Que cet accident est un avertissement sans trop de frais et qu’il sentait qu’un « truc » comme ça allait arriver sous peu. La convalescence durera ce

qu’elle durera…

C’est sa femme qui va être contente. Elle qui trouve qu’il n’est jamais à la maison. Tout compte fait, pas si sûr ! Elle se lassera vite d’avoir un Spidi dans les pattes toute la journée.

Jean-Louis revient avec des nouvelles rassurantes de Mme Michu. Elle s’était endormie en attendant le docteur. L’infarctus s’est dilué dans la tisane au miel. Spidi s’imagine déjà leurs retrouvailles : « Vous verrez, Docteur, au changement de temps quand ya le vent d’autan, elle va vous faire mal la jambe ! Mon pauvre mari, y se plaignait toujours du poignet qu’il avait cassé à la Guerre. Vous savez quand il était prisonnier et que… ». Pfft ! C’est terrible la morphine, on s’y croirait !

Sur son petit nuage opiacé, il lui semble entendre l’arrivée de l’hélicoptère dans un vacarme poussiéreux. Il reçoit les derniers encouragements de Jean-Louis avant d’être chargé dans l’engin volant.

Quinze jours plus tard, le Dr Spidi reprenait ses consultations avec des cannes anglaises. C’est sa vie.

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Le Dr Ventouse achète sur Internet en 2004 (Amazon était encore exotique)

 Ces chroniques ont été écrites entre 2000 et 2004 pour une revue médicale maintenant disparue. Il m’avait été demandé de faire des articles sur l’informatique médicale du généraliste. 

« Comme le temps passe vite ! Déjà le mois de juin qui se termine ! Et ce tas de paperasses obtuses qui s’impose sur le bureau. Il va falloir que je m’y mette ! » Cette réflexion, le Dr Ventouse se la fait souvent, mais la hauteur du tas devenant critique, elle devient chaque fois plus douloureuse.
Ce soir-là, dans un spasme de volontarisme, il est resté au cabinet. Formulaires d’enquêtes, PIRES, demandes diverses, honoraires à récupérer, la soirée passe vite. Soudain, entre les dernières recommandations de l’Anaes et une pub pour le dernier pansement hydrocolloïde qui colle dans la main, pas dans la plaie, il retrouve un petit carré de papier découpé dans une de ses revues. Une onde de plaisir le réchauffe quand il s’aperçoit que ce sont les références du dernier bouquin de son auteur préféré. Ah ! Que ce sera bon, confortablement installé dans son fauteuil favori, de savourer sa lecture.

Mais voilà, quand vous habitez la campagne, acheter ce genre de bouquin devient une véritable expédition. Sans compter qu’il y en a deux ou trois autres qu’il veut s’offrir depuis longtemps, ainsi que quelques disques… Aller en ville ! D’accord ! Mais quand ?
La solution évidente commence peu à peu à émerger du monceau de papier qui s’amenuise ; l’ordinateur et son réseau magique, Internet.
Le Docteur Ventouse est devenu un utilisateur régulier du courrier électronique et de la recherche sur le Web, mais jamais il n’a osé acheter quelque chose. Les terribles histoires de piratage de carte bancaire, l’absence de maîtrise d’un outil qui lui échappe encore, la peur d’être victime de livraisons « virtuelles » ont eu raison de ses quelques velléités. Mais dernièrement, une discussion avec un de ses amis, utilisateur chevronné, a éliminé une grande partie de ses appréhensions. Certaines précautions sont à prendre, certes, mais en fin de compte, les risques ne sont pas plus grands que chez un commerçant réel.
Bien sûr, il ne faut jamais communiquer le code secret. Il vaut mieux choisir un magasin qui a pignon sur rue et si possible français pour éviter les mauvaises surprises de taxes douanières. Pour les bouquins et les disques, la FNAC s’impose : Amazon c’est un peu trop exotique et BOL pas assez connu.
Il tape l’adresse dans son navigateur, et l’aventure commence.
Tout d’abord rechercher les articles. Ventouse est habitué aux moteurs de recherche et connaît les pièges à éviter. Choisir des mots assez précis, mais pas trop. Éviter « James » car la recherche ramène alors tous les livres et disques de Henri James à James Brown. Éviter aussi d’être trop précis. La moindre faute de frappe ne permet pas au moteur de retrouver l’article.
Après quelques tâtonnements, notre aventurier virtuel ramène dans ses filets quelques prises intéressantes. La liste s’affiche avec le prix et la présentation. Il est facile d’accéder à un descriptif plus complet et même parfois à une critique d’un précédent acheteur. Une fois choisi, on met l’article dans le caddy… virtuel bien sûr.
Ce n’est pas rapide, rapide. Le magasin profite des changements de page pour faire de la pub pour des produits semblables ou, si vous leur avez donné vos préférences, des nouveautés censées vous intéresser. Mais enfin on y arrive, et le docteur Ventouse préfère les bouchons sur la ligne que sur la route.
Les emplettes finies, il ne reste plus qu’à payer. Grand moment, petit frisson d’appréhension. Plein d’ardeur et de courage, il choisit le paiement par carte bancaire. Son copain « kissikoné » lui a dit que la page dans laquelle il doit taper son numéro doit avoir une adresse qui commence par « https » avec « s » comme sécurisé. C’est parti et dans quelques jours, il va recevoir ses achats à l’adresse qu’il a indiquée… enfin, il espère.
C’est une fois l’ordinateur éteint que le doute s’insinue. Et s’il s’était trompé dans le numéro de carte. Mais non, il se rappelle que les derniers chiffres du numéro sont une clé permettant de savoir si le numéro est cohérent avec la date d’expiration. Il n’y a pas une chance sur cent de taper un numéro correct au hasard.

Et si le numéro de la carte était piraté… Il s’imagine de vilains « hackers » qui rigolent derrière leur machine en récupérant le numéro de carte du niais qui l’a envoyé dans les ruelles malfamées de la Toile. Il les voit se goberger à sa santé, pendant qu’il se tue au travail pour rembourser ses dettes. Heureusement que son copain « kissikoné » est un lecteur de « Que Choisir ». Il sait, lui, que les sommes retirées ou dépensées avec la carte doivent être recréditées par la banque dès lors qu’il y a eu utilisation frauduleuse. On devrait lire plus soigneusement les contrats qui les accompagnent.
Et puis acheter quelque chose sur Internet avec un numéro volé n’est pas sans risque. Si le caddie est virtuel, il va bien falloir livrer les marchandises à une adresse réelle. En général, une gendarmerie n’est pas bien loin.

Il faut savoir que les numéros de carte ne sont pas envoyés « en clair », mais cryptés avant l’envoi. Ils sont stockés sur des serveurs archiprotégés, mais il est vrai que rien n’est sûr à cent pour cent et qu’il y aura toujours quelqu’un pour réussir à cambrioler la banque.
Alors, certains magasins essayent de rassurer les internautes frileux. Chez « La Rue du Commerce », il faut envoyer, lors du premier achat, un fax d’une pièce d’identité et d’un justificatif de résidence. À la Camif, ce sont eux qui envoient un code secret par la poste. Pas très convivial, tout cela et pas très rapide. Tout compte fait, c’est plutôt pour rassurer le vendeur que le client.

Les jours passants, le Docteur Ventouse est de plus en plus inquiet. Il vérifie son compte bancaire tous les soirs pour détecter le plus vite possible des retraits qui pourraient être effectués à son insu. Il a eu un coup de chaleur en voyant une somme de plusieurs milliers de francs disparaître de son compte. Il avait oublié qu’il avait payé la location des prochaines vacances.

Quelques jours plus tard, on frappe à la porte de son cabinet. Les flics ? Non, le livreur ! Et avec sa commande complète ! Quelques jours encore et son compte est débité du montant exact de l’achat. Un miracle ! Internet, ce n’est pas si terrible que ça et le Docteur Ventouse se promet d’y retourner faire ses courses de temps en temps. Surtout qu’il a entendu parler de sites qui comparent les prix. Il parait que le principe est simple. Vous indiquez l’article que vous voulez acheter (de la perceuse à l’ordinateur). Un robot de recherche (encore un) parcourt les sites marchands et ramène les prix des divers articles. Il ne vous reste plus qu’à vous rendre sur le site où se trouve le prix le plus bas pour faire l’affaire de votre vie. Ce serait parfait si le nombre d’articles proposés était plus grand (seul des articles courants apparaissent), et les sites marchands explorés plus nombreux. Mais en général, il est difficile de trouver beaucoup moins cher que le prix proposé.

Alors qu’il transporte ses achats dans son bureau, un livre tombe aux pieds de son épouse. « La vie sexuelle de Mme M. ? Certainement une erreur d’ordinateur, ma chérie ! ». Décidément, acheter sur Internet n’a pas que des inconvénients.

 

Le Dr Ventouse recherche l’information sur Internet en 2003

Ces chroniques ont été écrites entre 2000 et 2004 pour une revue médicale maintenant disparue. Il m’avait été demandé de faire des articles sur l’informatique médicale du généraliste.

La danse des flammes n’arrive pas à allumer la moindre lueur dans le regard du Dr Ventouse. Triste, il est triste ! Malgré tant d’années de pratique, il est certains deuils qui le touchent encore.
Amélie était une patiente fidèle, à la confiance touchante. Ce n’était pas le genre à rechercher des colles pour le médecin sur Internet.

Tout a commencé il y a un an. Une fatigue, un tremblement des extrémités et surtout des troubles de la marche. La situation s’est rapidement dégradée, le tableau se compliquant de signes divers et variés. Une hospitalisation de quelques jours a éliminé pas mal de causes diverses, mais pas de diagnostic précis ; dégénérescence, maladie idiopathique, des mots de plus de trois syllabes pour camoufler l’ignorance médicale.

Le Dr Ventouse a bien essayé de rechercher dans sa montagne d’articles et de revues diverses, mais sans succès. C’est fou ce que la médecine change vite.
Il s’est alors décidé à faire appel au nouveau génie de la lampe ; Internet.
C’est un peu plus compliqué que dans l’histoire d’Aladin, il ne suffit pas de caresser l’ordinateur dans le sens du poil pour obtenir la réalisation de ses vœux. En fait, il a plutôt commencé par la grotte d’Ali Baba. En langage internetien, on appelle ça des portails santé.

Il y a des portails santé pros. Ce sont parfois les mêmes que pour le public, mais avec une partie qui est réservée aux professionnels. Il faut montrer patte blanche : numéro d’inscription à l’ordre, mot de passe (Sésame ! Ouvre-toi !), adresse et renseignements divers. Un rien fastidieux, mais sécurité oblige. La nature des informations change : plus ciblée, plus pointues, plus « pros » que pour les portails grand public. On retrouve davantage la structure de nos revues habituelles avec leurs rubriques. D’ailleurs quelques-uns de ces portails sont les sites de nos quotidiens. Ce n’est certainement pas par hasard que leurs fonds bibliographiques sont des plus fournis. Des années d’articles médicaux et d’information, des formulaires d’autoévaluation sur tous les sujets, des services divers de demande de documentation en font des candidats solides pour le prix du meilleur portail actuel. Mais là encore, il faut relativiser. Il n’y aura jamais tout.

Ce nom de portail incite à penser que ce devrait être un accès aux ressources du Web. Malheureusement, les seules sorties possibles n’amènent qu’à des sites commerciaux d’assurances, d’achat de matériel. Ce sont des portails qui n’ouvrent que sur des impasses.
Si là est la richesse du Net, le trésor semble quelque peu surestimé !
Le Dr Ventouse s’est un peu perdu dans les pages de ces gros sites. Il n’a pas le temps de les visiter tous, il y en a une bonne demi-douzaine. Il y retournera de temps en temps, quand il aura du temps à perdre, ce qui risque de ne pas se produire de sitôt. Pour une demande précise, il y a bien des possibilités de recherche interne, mais la récolte est plutôt pauvre. Sauf coup de bol, il y a peu de chance de trouver l’article qui va résoudre le problème qui le turlupine. La pauvre Amélie va continuer à trembloter doucement en attendant.
Quant à lire de l’information ou des actualités il préfère lire ses journaux gratuits en vrai papier. Il se demande comment les firmes qui ont investi là-dedans des millions de francs ou d’euros vont pouvoir les récupérer.
Les véritables portails, les sésames de la caverne d’@li Baba, il a fini par les trouver. Il ne connaissait pas leur nom, il n’y a pas de pub pour eux dans les magazines et seul le mail à mail (qui remplace le bouche à oreille sur le Net) ou le hasard vous y amène. Vous récupérez soigneusement l’adresse pour pouvoir y retourner. Le premier d’entre eux et le plus célèbre est le site du CHU de Rouen avec son Cismef qui est le répertoire des sites francophones de santé. Des dizaines et des dizaines de sites classés soigneusement par thème ou par un système de mots clefs un peu étrange, mais diablement efficace. Tout ce qui a un rapport avec la médecine et son exercice s’y trouve : bibliothèques, hôpitaux, administrations, logiciels, etc. Bien sûr, il n’y a pas tout. Internet est trop grand, trop changeant pour que quiconque puisse prétendre à l’exhaustivité.
La recherche n’est pas commode. Il faut connaître les mots-clefs qui conviennent. Mais si cet effort

d’apprentissage est fait, les résultats sont souvent intéressants avec des articles sur le sujet ou une partie du sujet, et non simplement le mot cité dans une simple page sans rapport avec lui.
Pour Amélie, le mot « ataxie » n’a ramené qu’un article. Il va falloir chercher ailleurs ou autrement. Comment faire pour obtenir la réponse le plus rapidement possible, sans passer des heures à flâner dans les rayons virtuels du Web ? Le Dr Ventouse n’apprécie pas particulièrement ce qu’il appelle le « syndrome de l’hypermarché ». Vous entrez dans le magasin pour acheter quelque chose et vous ressortez avec une flopée de trucs dont vous n’aviez pas vraiment envie et vous n’avez pas trouvé ce que vous cherchez. C’est parfois positif et sur Internet on tombe souvent sur quelque chose dont on ignorait même l’existence. C’est une ouverture sur le monde, ça stimule la curiosité intellectuelle, mais ce n’est pas très efficace.

En désespoir de cause, il a demandé à sa fille qui lui a montré un autre accès à la caverne. Il faut aller sur le site d’un moteur de recherche, qui comme son nom l’indique sert à chercher. Celui qui a le vent en poupe en ce moment est Google. Vous tapez « ataxie » et vous obtenez 1 075 réponses en 0,28 seconde. C’est un peu trop tout à coup. Il va falloir préciser la recherche. « ataxie incontinence » ne ramène « que » 110 réponses. Avec un peu d’habitude on trie rapidement les pages qui sont intéressantes, certaines appartenant à des portails que le Dr Ventouse avait déjà visités et pour lesquels l’accès nécessite une inscription fastidieuse mais gratuite. Heureusement, parmi les pages citées d’autres sont d’accès libre et malgré tout intéressantes.

Il a pu ainsi découvrir des hypothèses diagnostiques auxquelles ses correspondants n’avaient pas pensé. En particulier, un fol espoir l’a envahi en lisant que ce genre de symptômes pouvait être en relation avec une maladie cœliaque. Et une maladie cœliaque, ça se soigne. Nouvelle recherche sur Google, nouvelle pléthore de réponses. L’espoir demeure. Il existe des maladies cœliaques sans signes digestifs, mais avec des signes neurologiques. Un des moyens de faire le diagnostic, avant la biopsie digestive, serait le dosage des anticorps antigliadines. Aussitôt dit, aussitôt fait, il laisse là le monde virtuel et se précipite chez Amélie pour lui prescrire.

Vous connaissez la vie et la dure réalité de notre métier ? Les anticorps étaient négatifs et le cerveau d’Amélie a continué sa lente détérioration. C’est pour cela que le Dr Ventouse est triste. Toute la science contenue sur la terre et sur Internet ne pouvait pas la sauver.
Mais il a appris quelque chose. Qu’il n’aurait jamais plus besoin de tous les articles patiemment collationnés depuis le début de ses études. C’est tellement plus rapide et plus efficace de chercher sur le Web que d’essayer de retrouver des articles poussiéreux datant de plusieurs années. En regardant brûler les magnifiques schémas du Tempo Médical ou les questions d’Internat de la Revue de Médecine, il voit disparaître une médecine de papier. Avec nostalgie, mais sans regret, car il sait que maintenant toute la science médicale est à portée de souris.

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Le Dr Ventouse cherche désespérément un nouveau logiciel

 Ces chroniques ont été écrites entre 2000 et 2004 pour une revue médicale maintenant disparue. Il m’avait été demandé de faire des articles sur l’informatique médicale du généraliste.

Ce matin, en ouvrant sa boîte aux lettres (celle qui s’ouvre avec une clé et pas avec un mot de passe), le Docteur Ventouse pousse un soupir de résignation. Il a vite fait de repérer les enveloppes “bulle” contenant les CD. Il sent qu’il va être encore déçu et frustré par ce qui l’attend.

C’est pourtant lui qui les a commandés. Dès qu’il a décidé de changer de logiciel médical, Ventouse a commencé à prospecter. À sa grande surprise, le monde du logiciel médical s’est avéré plus vaste que prévu. De faillites en regroupements, Ventouse s’imaginait qu’il ne restait plus que quelques éditeurs se disputant le marché du généraliste en espérance d’informatisation. Il a trouvé plus d’une centaine de logiciels référencés. La plupart des “dinosaures” ont survécu, mais de nombreux petits nouveaux se disputent le marché. Étonnant ! Quand on se rappelle les prédictions hâtives des Nostradamus électroniques, qui nous annonçaient la survie de quatre ou cinq logiciels maximum. La boule de cristal devait avoir un bug !

Comment s’y retrouver dans ce fatras ? Dans ces milliers de fonctions, de configurations, de “dossiers médicaux communicants”? Il faut trier, jeter, enquêter. Comment faire la différence entre le gadget qui amusera deux secondes et la fonctionnalité qui fera gagner du temps ?

Devant son écran, Ventouse rêvasse tranquillement en attendant son prochain rendez-vous. Il ouvre machinalement le dossier de Mme Michu et retrouve l’environnement familier qu’il a adopté peu à peu. Apprivoisé est peut-être un mot plus juste. Il a vu Mme Michu 125 fois, une alerte s’affiche pour lui indiquer qu’elle a besoin de revoir son cardiologue, son allergie à l’aspirine s’affiche en rouge et la liste interminable de ses intolérances diverses et des thérapeutiques essayées avec plus ou moins de bonheur sont soigneusement listées. Que de travail, d’heures de frappe malhabile en écoutant les bulletins météo et matrimoniaux de Germaine !

Pas question de perdre tout ça ! Il faudra que son nouveau logiciel reprenne un maximum de données. Il sait par les forums sur Internet que ce n’est pas gagné. Et qu’en dehors des données administratives, il ne récupérera pas tout ou alors “en tas”, et il lui faudra peut-être tout retrier et reclasser. Les “moulinettes” de récupération des données sont souvent vendues très cher pour un résultat pitoyable. Il en soupire d’avance.

Aucun format de données commun n’a pu voir le jour malgré les efforts de certains. Et maintenant, c’est la galère.
Il enfile un des CD de démonstration qu’il vient de recevoir dans le lecteur de son ordinateur. Au bout de cinq minutes, il arrête, franchement énervé. Ce n’est même pas une

version qui fonctionne. Le disque ne contient que des copies d’écran du logiciel et un texte lénifiant indiquant bien sûr qu’avec ce logiciel vous avez enfin atteint le Graal informatique, l’Excalibur logicielle, l’Arme Fatale quoi. Ventouse sort le disque et le met dans la pile des CD à transformer en épouvantails à moineaux.

Il se demande s’il ne va pas se laisser tenter par l’annonce qu’il a reçue dans sa boîte aux lettres (celle avec le mot de passe). Un groupe d’utilisateurs, ne voulant pas voir disparaître leur application favorite, a racheté le code du logiciel et se charge de le développer ou de le faire développer. On fait de l’informatisation entre amis. C’est convivial, humainement enrichissant et très prenant pour ceux qui s’en occupent. Mais malgré toute la bonne volonté et le savoir faire, il se pose dans ce cas le problème de la pérennité. Que va devenir la bête quand les meneurs seront fatigués ? Pourront-ils faire face aux prochaines modifications qui pointent à l’horizon ? Que deviendra la convivialité en cas de problèmes financiers ?

Dans le même esprit, Ventouse a trouvé aussi des logiciels gratuits ou presque, avec un code en licence libre, que tout le monde peut récupérer et modifier pour en faire profiter la communauté. Ventouse sait que les programmes ainsi créés peuvent être aussi performants que les autres. Que ces utilisateurs programmeurs sont souvent plus réactifs que les professionnels. Mais en cas de problème, où s’adresser ? Un forum sur Internet ne vaut pas la visite d’un technicien. Mais quelqu’un a-t-il déjà vu un technicien se déplacer au fond de la campagne ? Peut-on être certain que son logiciel favori ne va pas être revendu à la Mafia russe ?

Le docteur Ventouse est désespéré. Il n’a jamais été aussi loin de pouvoir choisir. Il recommence pour la nième fois la liste de ce qu’il lui est absolument nécessaire et ce qu’il trouve souhaitable.
La question du prix n’est pas à négliger non plus. Les prix des logiciels ne sont pas très différents (en dehors des “gratuits”). Ce qui fait souvent la différence est souvent le coût de la maintenance et de l’abonnement aux mises à jour. Certains vendeurs font payer ainsi ce qui est en fait la correction de malfaçons. Souvent l’assistance est difficilement joignable et ses conseils en dessous de tout. Ces logiciels doivent être bien compliqués et bien mal conçus pour que l’utilisateur ait autant besoin de soutien.

La sonnette retentit dans le couloir. C’est le rendez-vous qu’attendait Ventouse. C’est avec plaisir qu’il abandonne momentanément son casse-tête. Il se lève pour accueillir Adeline. Adeline est centenaire, c’est LA centenaire du village. Elle a traversé tellement d’années, de “révolutions”, d’événements historiques. Pourtant, elle, ne semble pas changer. Son visage se ravine, sa marche se fait un peu plus hésitante. Mais son regard est resté toujours aussi pétillant, elle dit rarement du mal des gens, sauf pour le Maire, qui lui a fait une crasse dans le temps. Elle parle de son jardin, qui n’est pas beau cette année avec la sécheresse. Elle se déplace toujours sur sa vieille bicyclette qui a échappé aux dernières avancées technologiques vélocipédiques.

Elle semble être immuable dans ce monde qui bouge si vite. Pas de bogues avec Adeline. Pas de mise à jour nécessaire. C’est peut-être un peu lassant parfois, mais si reposant. Le docteur Ventouse se demande s’il ne va pas lui offrir quelques CD à attacher dans les arbres de son verger. Ils brillent et tournicotent au vent et chassent les pillards volants. Un moyen de faire entrer une technique moderne dans le jardin d’Adeline.

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Le Dr Ventouse voudrait changer de logiciel

Ces chroniques ont été écrites entre 2000 et 2004 pour une revue médicale maintenant disparue. Il m’avait été demandé de faire des articles sur l’informatique médicale du généraliste.

Lʼavantage avec Mme Michu, cʼest quʼelle nʼest jamais pressée de quitter le bureau de consultation. De préoccupations météorologiques en récits divers concernant sa cousine Alice (celle qui est mariée avec le Maire et qui peut pas avoir dʼenfant et pourtant elle essaye, la pauvre ! et quʼelle a même fait un bébé éprouvette qui est resté dans lʼéprouvette, le pauvre !) elle peut tenir des heures. Pour être honnête, le Docteur Ventouse nʼa jamais tenu des heures. Quelques dizaines de minutes assez souvent répétées lui suffisent largement. Mais aujourdʼhui, il nʼest pas mécontent que ce soit Mme Michu qui trône sur le fauteuil dʼen face. Pendant ce temps il peut redémarrer son ordinateur qui vient de planter une nouvelle fois. Et pendant que Mme Michu égrenne son chapelet de nuages menaçantset de fausses couches saignantes, il peste et jure que cʼest fini, ce coup là, il nʼen peut plus, il va changer de logiciel. Pourtant, il sʼy était attaché à ce truc. Il se rappelle comment il trouvait merveilleux la moindre fonction de tri ou de recherche. Combien de temps a-t-il passé a fouiller dans les menus et les options pour découvrir parfois quelques pépites qui lui ont bien facilité la vie ? Chaque nouvelle version était une nouvelle aventure avec parfois quelques mauvaises surprises, mais la gentillesse et la réactivité de lʼéditeur faisaient rapidement oublier tout cela.. Et puis, comme dirait Mme Michu, de méchants nuages noirs ont chassé les petits nuages blancs, les pauvres !
Il y a quelques mois son éditeur et son logiciel ont été rachetés par une grosse boite qui en possède plusieurs. Malgré une communication rassurante du nouveau propriétaire, dʼinquiétantes rumeurs se sont propagées dans les forums. Comme quoi la priorité serait mise sur certains programmes phares alors que dʼautres seraient peu à peu laissé à lʼabandon. Quʼun nouveau logiciel serait proposé, mais personne ne lʼa encore vu et cʼest une “daube” ou une “usine à gaz” ou pire… un logiciel MicroSoft. Que des publicités sʼafficheraient à chaque ouverture de dossier. Que les données contenues dans les dossiers seraient récupérées nuitament par un programme espion qui viendrait farfouiller dans lʼordinateur du docteur. Que cet industriel aurait pour but de racheter tous les logiciels pour pouvoir avoir tous les médecins à sa botte. Et revendre la botte à lʼindustrie pharmaceutique ! Comme dʼhabitude sur Internet, la rumeur sʼamplifie, se propage, gagne et explose. Tout le monde est informé, déformé, désinformé et plus personne ne sait au boût du compte ce quʼest devenue la Vérité vraie. Le fantasme électronique laisse la place à la raison, et le procès dʼintention fleurit au bout des fusils.
Dans ce cas, la rumeur arrivée chez Ventouse nʼétait pas tout à fait sans fondement. Son logiciel chéri ne serait plus “soutenu”. Il nʼy aurait donc plus de mise à niveau. Les équipes de développement et de maintenance seraient assignées à dʼautres tâches ou supprimées.
Hors avec la télétransmission, les changements dʼexercice qui se multiplient, le
matériel et lʼenvironnement système qui évoluent, les mises à jour des logiciels sont devenues cruciales. Un logiciel qui ne bouge pas est un logiciel mort,… le pauvre !
Evidemment, il y a eu mobilisation sur Internet avec pétition et tout le toutim. « Nous ne voulons pas que notre logiciel meure. ». « Nous ne voulons pas que lʼon nous impose un autre logiciel. » Devant cette pression lʼindustriel recule et promet que leur logiciel chéri sera mis à jour. Il faut dire quʼil voyait la menace dʼun départ de ses clients vers les concurrents. Mais depuis cette promesse, que se passe-t-il ? Eh bien, pas grand chose ! Les mises à jour servent seulement à corriger les défauts de la version précédente, la maintenance téléphonique est de moins en moins efficace (heureusement quʼil y a les forums et listes de diffusion sur Internet). Le logiciel nʼest pas mort, mais il ne bouge plus beaucoup.
Ventouse nʼest pas optimiste ! Un industriel doit gagner de lʼargent. Cʼest son but. Développer un logiciel coûte très cher. Ce sont de longues heures dʼinformaticiens quʼil faut payer, ensuite il faut trouver des gens et les dédommager pour faire les tests sur les divers matériels. Puis il faut former les “hot lines” qui répondront aux utilisateurs en panne ou paumés. Tout cela pour quelques centaines de clients. Pas rentable. En plus, les logiciels anciens reposent sur des bases de programmation qui gènent pour rajouter des fonctions ou les modifier. Comme une vieille maison aux murs épais, agréable à regarder, mais impossible dès quʼil sʼagit de faire des travaux. Il est souvent plus facile de tout reprendre à zéro. De raser lʼexistant pour construire sur un plan neuf. Les programmeurs des années quatre-vingt dix ne pouvaient pas imaginer ce que sont devenus les logiciels médicaux : la télétransmissions, les bases de données médicamenteuses, Internet, les communications avec les ordinateurs de poche et autres téléphones portables. En plus, les notions juridiques prennent de plus en plus dʼimportance avec les obligations dʼinformation des malades et la nécessité de laisser des traces, des preuves. Et dʼavoir donc des historiques non modifiables de nos fiches. Certains logiciels ont intégré tout cela peu à peu, mais cʼest du bricolage, un échafaudage élastique de morceaux de code mal emboités. Et ça plante !
Alors Ventouse sort un ordonnancier de sa sacoche et fait lʼordonnance à la main. « Cʼest sûr quʼun stylo, cʼest comme la lune rousse, on peut toujours compter dessus ! » sʼexclame Mme Michu. Ventouse pense aux instants précieux quʼil va perdre en réinstallant pour la nième fois son logiciel vieillissant, aux heures quʼil va dépenser à rechercher un nouveau programme qui convienne à sa pratique et à ses exigences et qui ne sera pas suceptible de disparaître dans quelques mois. Le plus dur sera de récupérer tout le travail quʼil a fait, toutes les données entrées jour après jour et qui risquent de se perdre dans le transfert vers son nouvel outil. Mme Michu
perçoit brusquement les nuages qui assombrissent le regard du docteur. Elle a lʼœil pour ça. « Vous savez, Docteur, après la pluie, le beau temps ! Cʼest toujours ce que disait mon mari quand ça nʼallait pas, le pauvre ! »

Les dangers d’Internet

 Ces chroniques ont été écrites entre 2000 et 2004 pour une revue médicale maintenant disparue. Il m’avait été demandé de faire des articles sur l’informatique médicale du généraliste.

Ce jour-là le Docteur Ventouse était arrivé en sifflotant à son cabinet. Un petit vent doux caressait la campagne, un rayon de soleil lui réchauffait la nuque. La radio avait laissé dans sa mémoire un petit air sautillant qu’il se passait en boucle comme un bonbon finissant. Il était heureux, quoi !

En ouvrant son cabinet, il surprit l’éclair jaune de l’envol des chardonnerets et le plongeon du ragondin pensionnaire de la rive du canal tout proche. Une bien belle journée de bon vieux travail commençait.

Et puis il mit en route son ordinateur…

Le démarrage se passe bien. Le bruit familier du disque qui s’ébranle, l’écran qui s’éveille et affiche les images d’une informatique performante et maîtrisée. Le Dr Ventouse se prépare à consulter son courrier électronique quotidien quand une fenêtre d’alerte surgit et affiche un texte mystérieux : « Nous sommes un vendredi 13 et ce n’est pas ton jour de chance ! ». A peine a-t-il le temps de déchiffrer le message mystérieux que l’image s’efface pour laisser la place a un écran gris. Un virus ! Il a chopé un virus ! Enfin, pas lui, bien sûr mais son ordinateur. N’empêche, qu’il en est malade. Il essaye bien les manœuvres de survie habituelles, les combinaisons artistiques de touches permettant la résurrection de la bête. Rien à faire ! Cette saloperie de bestiole lui a tout effacé. C’est la panne grave !

Il avait bien entendu parler de ces programmes nauséabonds engendrés par des petits crétins qui ont besoin de prouver au monde leur capacité de nuisance. Il avait même copié un antivirus que lui avait donné un copain, mais ensuite il a oublié d’acheter les mises à jour. Comme toujours, on a l’impression que ça n’arrive qu’aux autres et le temps passant, le danger semble moins présent. Il se rappelle la réflexion du vieux Boubée qui lui disait hier : « Le tétanos, je l’ai jamais eu. Je vais pas commencer à mon âge. »

Évidemment à ce moment la sonnette carillonne et les premiers patients entrent dans la salle d’attente. Pas le temps de réparer, il va falloir faire sans.

– Bonjour, Madame Michu !.

– Bonjour, Docteur ! Y fait bon chez vous ! C’est pas comme dehors… Il fait un froid de canard… A cette époque, on a jamais vu ça ! Ya pas de saison !

Ventouse opine du chef et maugrée une vague approbation. Machinalement il tapote son clavier pour ouvrir le dossier de la cliente. Sans résultat, bien sûr !

– C’est sûr, docteur, ça va pas mieux ! Le médicament, y m’a donné des douceurs d’estomac et je l’ai pas repris.

Un vent de panique souffle dans le crâne du médecin. Mais qu’est ce qu’il a bien pu lui donner comme traitement, et pourquoi ? Il se rappelle sa dernière infection urinaire, son arthrose du poignet, sa constipation de vingt-quatre heures, mais impossible de se remémorer la dernière plainte.

Bien sûr, inutile de compter sur Mme Michu pour se rappeler le nom du remède. Ça va être la galère toute la matinée ! Alors, Ventouse, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, sort les rames.

Bien sûr, l’ordinateur ne l’a pas rendu meilleur, mais c’est quand il manque que l’on s’aperçoit du confort qu’il procure : dossier rapidement consultable, ordonnances déjà toutes prêtes et toujours lisibles, prescriptions sécurisées, courriers et certificats prémâchés, etc. Bon ! C’est sûr, le fichier papier ne tombait jamais en panne, lui !

Dès qu’il a un instant de libre, il téléphone à son technicien pour lui demander quoi faire. C’est simple, il faut tout reformater et réinstaller.

Il récupère le tas de CD qui lui a été fourni avec sa machine et son logiciel. Il enfourne, l’ordinateur avale et petit à petit recrée son environnement de travail. Et le docteur Ventouse râle ! Il râle de perdre

toutes ses longues heures alors qu’il aurait pu s’éviter tout cela en téléchargeant la mise à jour de son antivirus. Il jure bien qu’on ne l’y reprendra plus. Téléchargement tous les mois ou dès qu’il entend parler d’une nouvelle bestiole et prudence en ouvrant les courriers. Dès qu’un message est suspect, même s’il vient d’un camarade, direct poubelle, sans l’ouvrir. Il faut surtout se méfier des pièces jointes. Les virus font cela très bien. Ils sont blottis dans la pièce jointe. Vous l’ouvrez. Le virus est activé, colonise votre carnet d’adresse et envoie un email à tous vos correspondants avec une pièce jointe vérolée. Puis, le devoir accompli, il va se balader dans votre disque dur pour y mettre le bazar.

Il y a plus de soixante dix mille virus en circulation et leurs modes d’action diffèrent, mais ils arrivent dans la plupart des cas par Internet. Certains sont bénins, d’autres très destructeurs et c’est pour cela qu’un antivirus à jour est nécessaire.

Il est très simple de créer un virus. Vous pouvez en trouver de tout prêts sur certains sites. Il vous suffit de changer quelques lignes de code pour les personnaliser. La seule chose vraiment remarquable dans la confection des virus est la stupidité de ceux qui les distribuent.

Enfin ! Les logiciels sont réinstallés, il ne lui reste plus qu’à recopier ses fichiers personnels. Heureusement, il a une sauvegarde. De ce côté là, il a été consciencieux. Il a sauvegardé son fichier patient et sa comptabilité, bien sûr, ainsi que ses productions personnelles, mais il a aussi une copie de son carnet d’adresses, de ses favoris d’Internet, de ses préférences de réglages de logiciels, de ses dictionnaires personnels de Word et consorts. Toutes ces petites choses qu’il faut des mois pour constituer et qui peuvent partir en fumée au moindre problème.

Il a un logiciel qui lui fait ça automatiquement, de temps en temps. A la fin de sa journée, il lui demande d’introduire une cartouche pour copier les modifications du jour. Comme ça, il ne peut pas oublier. Mais il faut vérifier de temps à autres que le programme de sauvegarde fait bien son travail et ne s’est pas déconnecté à la suite d’un caprice informatique.

Il sort la cartouche de son tiroir, la met dans le lecteur qui se met à ronronner, ronronner, mais rien n’apparaît. Au bout d’un moment, l’ordinateur lui annonce que le disque est illisible. Quelle poisse ! C’est pas possible ! Mais qu’est ce que j’ai fait à Bill Gates ? Il essaye à nouveau, sans plus de résultats. Heureusement que son ami « kissikoné » lui avait dit d’en faire plusieurs, il comprend maintenant pourquoi. Un coup sur une cartouche, un coup sur l’autre et de temps en temps il grave un CD qu’il met en lieu sûr. Un cambriolage est un événement assez fréquent pour en tenir compte et mettre en sûreté le résultat de longues années de travail.

Enfin ! Il a fini. Demain, il pourra travailler normalement. Il lui reste encore à rattraper la comptabilité du jour, les rendez-vous et quelques bricoles à marquer dans les dossiers des patients. Il va pouvoir rentrer chez lui et raconter ses aventures informatiques à sa femme et lui faire part de ses bonnes résolutions antivirales. Il va certainement avoir droit à une réflexion douce amère sur ces ordinateurs qui plantent plus qu’ils ne récoltent. Dure journée !

En plus, vous savez quoi ? On était même pas un Vendredi 13 ! Sont vraiment nuls, ces hackers !

Le Docteur Ventouse et le mail

Ces chroniques ont été écrites entre 2000 et 2004 pour une revue médicale maintenant disparue. Il m’avait été demandé de faire des articles sur l’informatique médicale du généraliste.

Après une dure journée de labeur, le Docteur Ventouse rentre de ses visites et se dirige vers son domicile. C’est l’espoir du soir : revoir ses enfants, retrouver son bon vieux fauteuil près de la fenêtre, son chat et sa femme. Il se marre doucement en pensant à ce que les féministes auraient à dire d’une telle hiérarchie. Ce qui est nouveau depuis quelques mois, c’est qu’il lui tarde aussi de retrouver son ordinateur. Pas l’objet en lui-même bien sûr, qui est plutôt moche, triste et encombrant (pas comme sa femme !), mais il lui tarde de récupérer son courrier électronique.

Depuis tout gamin, il aime recevoir du courrier ; les premières lettres des copains en vacances, les colis contenant les cadeaux d’anniversaire. Puis vient le temps des revues, des lettres qui sentent bon l’amour et les vacances. Depuis qu’il est médecin, la poésie a laissé la place à la correspondance administrative, les publicités, les revues professionnelles et les missives des spécialistes. C’est le boulot. Avant d’ouvrir l’enveloppe, il sait souvent ce qu’il va trouver à l’intérieur. Fini l’émerveillement

Quand le Dr Ventouse récupère son courrier et ouvre sa boîte aux lettres électronique, il retrouve un peu les sensations de sa jeunesse. Il manque bien entendu la joie de reconnaître une écriture aimée, ou le plaisir de déballer un colis, fendre une enveloppe avec son doigt ou déplier une feuille de papier, mais il retrouve le plaisir de la découverte.

Quand il a eu son accès Internet, l’adresse email proposée l’a un peu interloqué : “Ventouse@medsyn.fr”, il ne savait même pas comment la prononcer. Le @ du milieu, il ne savait même pas l’écrire à la main. En fait l’arobase, se prononce “at”, ce qui veut dire “chez” en français. Alors pourquoi ne pas dire “Ventouse chez Medsyn.fr” ?

Il se demandait bien ce qu’il allait faire de cette nouvelle adresse. Ses correspondants n’utilisent pas le courrier électronique et de toute façon il a lu dans le Docteur D’Oc que ce n’était pas assez sûr pour échanger des courriers médicaux. Il a bien sa sœur dans la région parisienne, mais après quelques échanges du style “Coucou ! C’est moi qui suis sur la Toile”, l’inspiration s’est rapidement tarie.

Avec l’accès à Internet, Medsyn lui a aussi donné accès aux “news” ou forums de discussion. Le principe est assez simple. Sur le gros ordinateur de Medsyn (le serveur) ont été créées des sortes de boites aux lettres dans lesquelles les gens déposent des messages. Vous pouvez “prendre” ces messages en les téléchargeant, les lire, éventuellement y répondre et mettre la réponse dans la boîte. A ces messages, peuvent bien sûr être joints des fichiers (textes longs, images, vidéo, etc.). Chaque boite correspond à un sujet précis et vous aurez par exemple un forum consacré au piano forte et un autre à la flûte traversière. Les sujets sont infinis et les discussions sans fin.

L’avantage de ces forums est que l’accès peut être facilement restreint par l’administrateur du serveur Medsyn. Il peut créer des espaces de discussion grand public et professionnel. Il est facile pour l’utilisateur de laisser un fichier volumineux dans une des boîtes pour que ceux qui sont intéressés et seulement ceux-ci puissent le récupérer.

Comme inconvénients, on notera que les logiciels de news nécessitent un apprentissage (de plus en plus court avec les dernières générations) et que tous les forums ne sont pas accessibles avec tous les fournisseurs d’accès.

Le Docteur Ventouse a rapidement fait partie de quelques forums qui l’intéressaient (gestion du cabinet médical, nouvelles du syndicat, dermatologie). Medsyn n’en contient que quelques centaines, mais il sait qu’il en existe des dizaines de milliers. Il n’en a pas trouvé sur le bricolage, ni sur la tintinophilie. On lui a dit de chercher du côté des listes de diffusion.

Les listes de diffusion ne sont pas hébergées par les fournisseurs d’accès ce qui permet d’y accéder plus facilement. Il en existe des centaines de milliers sur des sujets aussi divers que la série

Urgences ou la psychologie du raton laveur en rut. Pour les francophones, l’amateur de liste ne peut échapper à Francopholiste, l’annuaire des listes francophones (http://www.francopholistes.com/). Elles n’y sont pas toutes, mais il y en a déjà pas mal.

Le principe est toujours le même. Il faut s’inscrire sur la liste. Le logiciel qui fait fonctionner la liste vous demande confirmation (pour éviter qu’un petit plaisantin vous inscrive sur une liste à votre insu). La liste a une adresse email comme vous, avec un @ au milieu, mais quand vous envoyez un message à cette adresse le robot de liste l’envoie automatiquement à toutes les adresses inscrites sur la liste. Simple et rapide. Un peu trop parfois : si vous envoyez un message volumineux, tous les colistiers le recevront que ça les intéresse ou pas. Certaines listes très productives vous fourniront plus de quatre-vingts messages par jour. Pour se désinscrire un message suffit la plupart du temps.

Il y a parfois un modérateur qui calme les esprits surchauffés par la discussion et peu même radier les troublions. Il est très facile de créer une liste. C’est gratuit et il ne reste plus après qu’à trouver des colistiers qui vont s’inscrire et nourrir la liste de leurs messages.

Le Docteur Ventouse pour l’instant n’en est pas là. Il découvre peu à peu les joies et les contraintes de ces nouveaux moyens de communication. Et il est fasciné.

Chaque jour sa boîte se remplit de messages du monde entier. Dans les forums publics ou les listes de diffusion francophones se croisent des Français, bien sûr, mais aussi des Canadiens (qui écrivent sans leur merveilleux accent malheureusement), des Suisses, des Belges, des Africains. Notre Ventouse découvre ainsi le Monde, comme il le découvrait jadis en collectionnant les timbres multicolores qu’il décollait des enveloppes.

Il n’aurait jamais imaginé rencontrer tous ces gens, et maintenant, tous les soirs, il les côtoie, partage certains de leurs soucis, leurs colères et leurs craintes. Quand il a un problème médical à résoudre, un avis à demander, il écrit son message, le poste et il est bien rare qu’il n’y ait pas plusieurs réponses pertinentes qui lui sont retournées dans les heures qui suivent. Comment voulez- vous dans la vraie vie, joindre plusieurs dizaines de spécialistes dans la même journée. Avec les listes, c’est possible. Vous vous inscrivez sur une liste d’urologue par exemple, vous envoyez votre message et le lendemain vous trouvez dans votre courrier cinq ou six avis au minimum, quand ce n’est pas un véritable débat engagé autour de votre cas initial.

Il fréquente moins ses collègues du village que ses virtuels compagnons. Certains l’irritent, d’autres semblent des sources inépuisables de bibliographies, il y a ceux dont l’humour n’est pas toujours de bon goût, mais tout cela se mêle, s’enrichit mutuellement et lui procure un plaisir nouveau. En contrepartie, il ressent moins le besoin d’aller dans ces soirées ou ces congrès dont un des attraits principaux est de rencontrer des collègues, il a l’impression de les rencontrer chez lui.

Il pense à tout cela en s’asseyant devant son écran. Internet mènerait-il à la solitude ? Chacun derrière sa machine et ne communiquant que par le tapotis des doigts sur le clavier ? La mort de la convivialité, la fin de la “vraie” rencontre ? C’est ce que lui disent ceux qui ne sont pas “branchés”. Mais, lui, il sait que ce dont rêvent les membres de la liste qu’il préfère, c’est de se rencontrer. Pour faire une bonne bouffe, bien sûr ! Français virtuels, mais français quand même !

Le retour du docteur Ventouse

Ces chroniques ont été écrites entre 2000 et 2004 pour une revue médicale maintenant disparue. Il m’avait été demandé de faire un article sur l’informatique médicale du généraliste.

Aujourd’hui, le Docteur Ventouse se trouve vraiment ringard. Il est là, dans son atelier, admirant les reflets irisés du nième CD Rom trouvé dans une revue médicale. « Accès à Internet. Toute la toile pour 70 francs par mois ! ». La toile, pour lui, évoque le travail incessant des araignées tapissant les recoins de son réduit. Surfer lui rappelle les vagues de ses dernières vacances. Un patient, branché, lui a bien parlé de tout ce que l’on pouvait trouver sur le « Web », et sa curiosité en a été titillée. Mais voilà ! Où trouver le temps d’apprendre, de « surfer ». Déjà qu’il n’a pas assez de temps pour s’occuper convenablement de son jardin. Tout en prenant sa perceuse sur une étagère, il pense au matériel qui est arrivé la semaine dernière : ordinateur, imprimante, modem, câbles divers, écran. Il a fallu loger tout ce bazar sur son vieux bureau patiné par les ans et les gribouillis des enfants. Plus beaucoup de place pour loger les crayons !
Heureusement, son vendeur était venu installer matériels et logiciels. Tout fonctionnait au retour de ses visites. Alors, il s’est installé devant l’écran, et avec sa fille, il a subi sa première leçon d’Internet. Cliquer ici, cliquer là. Des fenêtres qui s’ouvrent, des images qui apparaissent, du texte, encore du texte et parfois en anglais. Et puis, tout ce vocabulaire à apprendre. Ça lui rappelle sa première année de médecine avec les « épithéliums » et autres « ectodermes ». Un trimestre à ingurgiter des mots nouveaux et curieux. Dans l’informatique, ils viennent plutôt de l’anglais que du latin ou du grec : Internet, mail, drivers, CD Rom, provider.
Il se récite sa première leçon : Internet c’est tout le réseau, tous les ordinateurs du monde entier reliés par les fils du téléphone, le « mail », c’est le courrier et le courrier a besoin d’une adresse, c’est l’e-mail. Dans l’Internet, en plus du courrier, il y a le fameux « Web », la toile. Cette toile est composée de « sites », comme une rue de maisons. Ces sites sont un rassemblement de « pages » sur lesquelles on trouve surtout du texte, mais aussi des images, du son.
C’est un peu déroutant de cliquer sur un mot et de se retrouver ailleurs, à la dernière page par exemple, de passer d’un site français à un site japonais en quelques secondes, de revenir par l’Australie et le Canada en faisant un petit saut en Belgique. Ce qui est étonnant, c’est que pour un truc soit disant multimédia, on passe son temps à lire du texte et à attendre que les images et les animations se chargent. Longtemps et pas toujours comme il faut. Il parait que c’est la faute au JavaScript ou peut-être à Explorer. Ce qui est sûr, c’est que ça ne marche pas toujours très bien.
Comment s’y retrouver dans ce dédale ? Comment ne pas y perdre trop de temps ? Des milliers de sites médicaux, des millions de pages à consulter. Heureusement, il y a les « portails ». Le plus célèbre est « Yahoo ! », la Samaritaine du Web. On y trouve de tout : la météo, la Bourse, les actualités avec les derniers résultats de match de foot, mais surtout un annuaire de sites. Plus d’un millier de sites concernant la santé, classés soigneusement, mais impossible de se faire une idée de ce que l’on va y trouver avant d’y aller. Le Dr Ventouse se rappelle sa surprise de tomber sur la clinique à laquelle il envoie ses patients, avec la photo de tous ses correspondants. Il est toujours étonnant de mettre un visage sur des gens que l’on côtoie depuis des années par téléphone. Il y avait aussi ce site sur la sclérose en plaques, maladroit avec de pauvres couleurs et un texte approximatif, mais si riche en contenu et en sentiments. Après avoir erré pendant de longues minutes, sans avoir appris grand-chose, il est arrivé un peu par hasard sur un « portail santé » grand public. C’est comme Yahoo !, mais ça ne parle que de santé.
Fini Internet solidaire et libre, là, ça sent plutôt la pub et le fric. Les bandeaux publicitaires sont omniprésents, agaçant à clignoter et se dérouler en haut de l’écran. Et on a une impression de déjà-vu, si on a feuilleté un jour « Top Santé » ou même « Femmes Actuelles ». Tout est fait pour faire revenir le chaland, bien sûr. Envoi de bulletins de liaison (« newsletter » en langage internetien), composition d’un carnet médical, questions posées à d’éminents confrères. Bon, pour avoir droit à tout cela, il a fallu s’inscrire, remplir des formulaires avec identité, nombre d’enfants, intérêts particuliers. Encore quelques minutes de perdues.
Pour les consultations « en ligne », c’est-à-dire en direct, ce n’est encore qu’un rêve (ou un cauchemar ?). Pour l’instant, tout se résume à une question tapée au clavier et envoyée dans une boîte aux lettres. La réponse est assurée au bout de quelques jours seulement. Et ce n’est qu’une réponse comme
peut en faire un médecin qui n’a pas le patient sous la main, ne peut pas lui poser de questions et ne peut l’examiner. Généralités et prudence ! Pas de quoi fouetter un conseiller ordinal ! Bien sûr, il y a des avertissements dans tous les coins : « L’avis d’un médecin du site ne remplace pas une consultation. Consultez votre médecin ! ». Les articles sont nombreux, même si l’impression générale est que tout cela n’est pas encore vraiment en place, un peu en travaux. C’est tout et n’importe quoi ! Des articles, visiblement rédigés par des médecins auront beaucoup de difficultés à être lus par des profanes, par contre certaines vulgarisations tombent dans l’à peu près ou la médecine spectacle. Les textes médicaux ne sont pas tous signés, loin de là et l’absence de références est la généralité. Il se dégage une impression de remplissage à tout prix, qui fait que l’on ne semble pas trop regardant sur la qualité de ce que l’on donne en pâture aux internautes.
En tant que médecin pompier, le Dr Ventouse se rappelle avec effarement les conseils de secourisme qu’il a pu trouver. Insister sur la façon de tirer les blessés par les pieds pour les dégager avant de leur apprendre à alerter, lui a paru un peu léger. De même, il a appris que le traitement de l’hypertension artérielle pouvait être des I.E.C., des bêtabloquants, etc., mais aussi des extraits d’ail, des teintures de gui, de bouleau ou d’olivier. Vraiment, ces portails laissent à désirer. Ils ont la rigueur scientifique plutôt molle.
Tout en enfilant un fil de nylon dans le trou qu’il vient de percer dans le CD, il pense à l’inquiétude qu’il a ressenti en lisant les articles ou écoutant les émissions de radio de ces derniers mois. À les entendre, le rapport médecin malade allait être bouleversé. Les patients allaient arriver à la consultation après être passés par Internet, gavés d’informations et d’articles divers. Maintenant qu’il est allé « sur » Internet, le Dr Ventouse voit mal ce que ça va changer. Certains de ses patients arrivent déjà et depuis longtemps avec des articles découpés dans la presse, vantant les mérites de la nouvelle thérapeutique révolutionnaire américaine qui fait repousser le ventre et tomber les cheveux (à moins que ce ne soit l’inverse). Il se demande qui va aller sur Internet, rechercher de la documentation sur sa maladie, écrire des questions sur leur clavier pour les poser à d’éminents spécialistes virtuels, lire tous les textes trouvés et essayer de les digérer. Ils sont très peu dans sa clientèle (mais peut-être ne soigne-t-il que des déficients mentaux ?) à pouvoir comprendre : « C’est le constat qui peut être fait à la lecture de l’état des lieux des perceptions et comportements des consommateurs sur les relations entre nutrition et santé, résultat de deux enquêtes commanditées par le CIDIL », texte en page d’accueil d’un célèbre portail grand public.
Lors de ses visites à domicile, il a toujours été frappé par l’absence de livres ou même de revues chez les gens. La lecture et l’écriture ne sont pas faciles pour la plupart d’entre eux et ce n’est pas le clavier et l’écran qui vont améliorer la chose. Qui va être concerné par cette révolution ? Les enseignants qui déjà nous indisposent avec leurs questions, ceux qui vont demander à leurs petits enfants de leur chercher des renseignements ? Ce ne sera pas pire que les avis péremptoires du spécialiste hospitalier ou du beau-frère qui s’y connaît car il travaille dans une usine de médicaments.
Car enfin, ce qui rassure le Dr Ventouse, c’est que tout cela ne va pas changer ce qui fait toute la relation avec ses clients : la confiance. Et Internet aura beau dire ce qu’il veut, si le Docteur dit que ce n’est que du pipeau, ça deviendra du pipeau. Non mais ! Et puis, s’ils vont chercher des informations sur Internet, il peut y aller aussi. Et il compte bien s’y mettre rapidement. En attendant, il a plus urgent à faire.
Il sort de son atelier en tenant le CD par le fil de nylon qu’il y a fixé. Le disque tourne au bout du fil, renvoyant les rayons du soleil couchant. A priori, ce devrait être un bon moyen de faire fuir les merles qui envahissent son verger. Il espère ainsi sauvegarder quelques cerises. On n’apprend pas que des choses inutiles sur Internet.