Mémoire d’une âme

« Docteur, avec l’âge, je perds la mémoire ! » Après quelques tests, l’évidence est là. « En effet, vous avez quelques problèmes, vous avez une maladie de la mémoire. » C’est plus facile à dire et à accepter que « maladie d’Alzheimer ».
« Vous me rassurez docteur, vous savez comme j’ai peur de perdre la tête. Parfois, j’ai l’impression de décibouler. »

Il est toujours terrible de s’apercevoir qu’une personne que l’on connaît depuis plus de dix ans souffre de cette terrible maladie. Elle va peu à peu oublier ce que je lui dis, puis oublier mon nom, puis oublier ce que je suis et sombrer lentement dans le crépuscule de la démence. Tous les merveilleux médicaments hors de prix que nous utilisons depuis dix ans n’ont pas changé grand-chose. L’histoire se finit toujours mal.

Madame J. lit le journal, toujours le même journal. Nous le changeons quand il tombe en ruines. Elle rit, elle commente les nouvelles, elle raconte à ses voisines.

Madame C. se promène… jour et nuit. « Je suis perdue, je suis perdue ! ». Elle suit parfois M. G pensant que lui, avec son air décidé et sa démarche chaloupée sait où il va. Et ils tournent en rond toute la journée ne s’arrêtant que pour dormir, épuisés. Nous profitons des passages près de l’office pour les ravitailler en vol : bananes, gâteaux, fromage.

Monsieur F. est depuis quelques années dans l’établissement. Il y a bien longtemps qu’il ne sait plus ce qu’il fait ici, ni ce qu’il a fait il y a cinq minutes. Il ne sait plus s’habiller seul, mais marche encore obstinément. Quand nous lui avons annoncé le décès de son frère, il n’a pas vraiment réagi. Mais une semaine plus tard, il aborde l’infirmière : « Tu sais, il m’arrive un truc terrible. Paul est mort ! »

Le cerveau est malade, mais le cœur commande encore souvent.