Trop lourd

Germaine vit à la maison de retraite depuis quelques années. Elle n’a pas beaucoup d’argent et « les sous » sont vraiment un problème. Sa famille n’est pas très présente, sauf pour râler quand il faut payer quelque chose. C’est une vieille dame attachante qui ne se plaint jamais. Mais elle devient « trop lourde ».

Il faut dire qu’elle cumule les handicaps. Elle pèse plus de 100 kg et a une peau qui a la fragilité d’un papier vieilli par le temps et le soleil. Ses jambes et ses fesses sont couvertes de pansements pour soigner les bobos en cours et essayer de prévenir les bobos à venir. Il faut au moins deux personnes, plus d’une heure le matin et le soir pour lui faire les soins. Trop pour une simple maison de retraite.

Depuis quelques jours elle se plaint d’une jambe. Il n’y a pas eu de chute, pas eu de choc particulier, mais elle ne peut plus s’appuyer dessus et souffre en la bougeant. La radiographie montre une fracture du col du fémur. La tuile !

Sa fille vivant près de la grande ville, nous l’envoyons aux Urgences du CHU (50 km), plutôt que dans notre hôpital départemental (40 km). Les Urgences n’en ont pas voulu ; pas de place, pas le bon département. Ils l’ont renvoyée, dans son ambulance, avec sa fracture, faire 80 km pour rejoindre les urgences de l’hôpital général.

Elle devait être trop lourde.

Maintenant, elle est opérée. La rééducation risque d’être difficile. Ses quelques forces perdues, elle va être encore plus dépendante. L’équipe a décidé qu’il était impossible qu’elle revienne à la maison de retraite. Les filles n’en peuvent plus, finissent les toilettes du matin à midi, midi et demi. Le départ de Germaine va leur permettre de proposer d’avantage de douches et de bains aux autres résidents. De préparer le service du repas de midi avec plus de sérénité.

Mais Germaine, elle, ne voulait pas partir de sa chambre. Elle y avait ses petites habitudes et s’était attachée aux filles qui venaient s’en occuper tous les matins. Il va falloir lui trouver une place dans un établissement qui ne la trouve pas trop lourde, pour un prix qui ne soit pas trop lourd.

Parfois, ce métier me pèse !

Mémoire d’une âme

« Docteur, avec l’âge, je perds la mémoire ! » Après quelques tests, l’évidence est là. « En effet, vous avez quelques problèmes, vous avez une maladie de la mémoire. » C’est plus facile à dire et à accepter que « maladie d’Alzheimer ».
« Vous me rassurez docteur, vous savez comme j’ai peur de perdre la tête. Parfois, j’ai l’impression de décibouler. »

Il est toujours terrible de s’apercevoir qu’une personne que l’on connaît depuis plus de dix ans souffre de cette terrible maladie. Elle va peu à peu oublier ce que je lui dis, puis oublier mon nom, puis oublier ce que je suis et sombrer lentement dans le crépuscule de la démence. Tous les merveilleux médicaments hors de prix que nous utilisons depuis dix ans n’ont pas changé grand-chose. L’histoire se finit toujours mal.

Madame J. lit le journal, toujours le même journal. Nous le changeons quand il tombe en ruines. Elle rit, elle commente les nouvelles, elle raconte à ses voisines.

Madame C. se promène… jour et nuit. « Je suis perdue, je suis perdue ! ». Elle suit parfois M. G pensant que lui, avec son air décidé et sa démarche chaloupée sait où il va. Et ils tournent en rond toute la journée ne s’arrêtant que pour dormir, épuisés. Nous profitons des passages près de l’office pour les ravitailler en vol : bananes, gâteaux, fromage.

Monsieur F. est depuis quelques années dans l’établissement. Il y a bien longtemps qu’il ne sait plus ce qu’il fait ici, ni ce qu’il a fait il y a cinq minutes. Il ne sait plus s’habiller seul, mais marche encore obstinément. Quand nous lui avons annoncé le décès de son frère, il n’a pas vraiment réagi. Mais une semaine plus tard, il aborde l’infirmière : « Tu sais, il m’arrive un truc terrible. Paul est mort ! »

Le cerveau est malade, mais le cœur commande encore souvent.

Bons baisers de partout !

Elle a 98 ans, une vivacité de jeune fille, une petite souris souriante qui pétille de malice. Mais elle est sourde. Alors pour lui parler je me penche vers sa « bonne » oreille pour lui proposer un conseil. Et au passage elle me claque un baiser sur la joue.

Elle a 86 ans. La maladie d’Alzheimer ne ternit pas encore son regard bleu, mais peut-être son jugement esthétique. « Que vous êtes beau ! » me dit-elle « Je peux vous embrasser ? »

C’est un beau métier tout de même !

Fin de vie

Geneviève a 83 ans, elle pèse 41 kg. Ce petit bout de femme sympathique et bavarde est hospitalisé depuis quelques jours dans le service. Elle semble contente de voir ce médecin qui vient lui parler et lui poser des questions dans le cadre de son stage.

Sa vie est facile à raconter : institutrice, femme d’un instituteur, elle n’a jamais eu d’enfants et sa vie a rebondi d’écoles en écoles dans l’ombre et la fumée de son mari qu’elle admire, mais qui « fumait trop ». Son grand plaisir est de gâter ses neveux et de les voir grandir.

La retraite arrive avec son sentiment d’inutilité jusqu’à la dépression, jusqu’aux tentatives de suicide.

Un infarctus du myocarde vient aggraver sa fragilité, le décès de son époux semble finir une vie dont elle n’a plus que faire.

Elle vit maintenant à Toulouse, dans un appartement dont elle ne sort quasiment jamais. Sa jeune sœur de 80 ans vient la voir tous les jours, parfois avec sa fille, une « femme de ménage » lui fait la cuisine (qu’elle n’a jamais aimé faire) et entretient l’appartement. Son neveu s’occupe de ses papiers. Une fois par mois, le médecin vient lui renouveler son traitement « pour le cœur » et ses antidépresseurs.

Parfois sa sœur arrive à la convaincre d « aller faire un tour », mais elle a peur d’aller en ville, elle, qui a vécu quasiment toute sa vie à la campagne.

Petit à petit elle a cessé de manger. Un jour, elle a eu un malaise et s’est fracturée la mâchoire. C’est pour ça qu’elle est dans cette chambre double.

D’après les médecins, elle n’est pas vraiment malade. Son bilan biologique est correct, elle ne présente même pas de signes de dénutrition et peut facilement accomplir les « actes de la vie courante ». L’examen clinique ne retrouve qu’un petit souffle de la carotide gauche et une absence de pouls périphériques qui signent sa maladie vasculaire.

L’évaluation psychologique n’a pas trouvé de signes de dépression. C’est vrai qu’il n’y a pas d’idées suicidaires, d’auto-dénigrement, ni d’angoisse ou de souffrance psychique. Mais il n’y a aucun désir, aucune motivation pour continuer. Elle n’a plus envie de rien, plus de projet de vie.

Elle est là, c’est tout !