Lettre à un psychiatre

Mon cher confrère,
Il m’a fallu quelques mois pour vous écrire cette lettre. Et même aujourd’hui, je ne sais pas si je vais vous l’envoyer. Il a fallu tout ce temps pour dissiper le plus gros du chagrin et de la colère.
Quand votre service m’a appelé pour me demander les coordonnées de la sœur de M. K. qui s’était sauvé de l’hôpital, j’ai compris où il était parti.
M. K. est venu à ma consultation deux cent vingt-sept fois depuis 1997. Ça fait un paquet d’heures. Je pouvais savoir s’il allait bien, rien qu’en regardant la pendule : dix/onze heures, tout allait bien, midi moins le quart ou midi, ça allait mal.
M. K. est maniaco-dépressif. On dit maintenant bipolaire. Plus dépressif que maniaque. Notre première rencontre avait duré plus d’une heure. Il était très mal. Son regard noir aspirait la lumière, aspirait la vie…, sa vie. Je l’ai fait hospitaliser en urgence. Ils ont essayé divers traitements dont la sismothérapie, mais seul le lithium a réussi à le sortir du trou.
Il avait pu reprendre son travail à la Poste où il recevait les clients avec plus ou moins d’efficacité en fonction de son état psychique. Il avait toujours quelques phases dépressives avec quelques angoisses et des phases un peu maniaques où il partait en vélo, faisait de la peinture, écrivait des poèmes et participait à des associations caritatives. J’admirais son courage d’essayer envers et contre tout d’aller travailler tous les matins, malgré la pression de ses collègues qui voulaient plutôt le voir en arrêt et en invalidité. Et la pression de la maladie qui aurait voulu le voir rester au lit. Nous en avons souvent parlé.
Il est allé, clopin-clopant — il boitait, séquelle d’une défenestration ancienne — jusqu’à la préretraite.
Depuis quelques années il était suivi par le CMP, dont vous avez la charge. Je sais que dans notre département les psychiatres se font rares et que vous abattez le travail de plusieurs. Mais quand vous avez changé son traitement, pour des trucs plus modernes, pour diminuer ses fluctuations d’humeur, j’ai vu rapidement que ça n’allait pas bien.
Comme vous ne communiquez absolument pas avec les médecins généralistes, je n’ai pas pu vous dire que ce genre de thérapeutiques avait déjà été essayé sans succès. Quand M. K. vous a dit qu’il allait mal, vous l’avez renvoyé dans ses cordes : « C’est moi le psychiatre ! » Quand je vous ai écrit pour vous dire qu’il allait mal et que j’étais inquiet, vous n’en avez tenu aucun compte. Vous n’avez même pas daigné me répondre. C’est vous le psychiatre.
Comme son état s’aggravait malgré tous les changements de traitements, vous l’avez hospitalisé. Je m’en suis douté puisque que je ne voyais plus M. K. et j’en ai eu la confirmation quand l’infirmier du service m’a appris qu’il avait fugué de l’hôpital.
Vous savez que son corps a été retrouvé trois mois plus tard, flottant entre deux eaux.
Il est peut-être plus heureux comme ça. La vie ne l’avait pas épargné.
Mais vous ne l’avez pas aidé.
Confraternellement,

De santé fragile

Denise a toujours été de santé fragile. Denise est une enfant illégitime. Jamais je n’ai pu parler de son père avec elle. Sa mère s’est mariée avec un homme qu’elle appelle « mon oncle » et qui semble l’avoir élevée comme sa fille. C’est un tout petit bout de femme à la voix douce, presque doucereuse. Elle tient toujours à m’offrir à boire, ou des gâteaux, ou des bonbons, ou les trois.

À 25 ans, elle fait une hémorragie qui la fait passer pour morte — ou presque — auprès de son médecin. Les docteurs ne lui donnent que quelques années à vivre. Pourtant, elle participe — comme elle peut — aux travaux des champs sous les ordres de la mère de « son oncle ». La marâtre mène une vie infernale à sa bru et règne sur la ferme. Elle survit à tout cela et à sa Folcoche. Elle trouve à se marier, mais ne peut pas avoir d’enfant. « Vous comprenez, Docteur, avec ma constitution, ça n’a jamais marché ! » Alors, à 40 ans, elle adopte une des filles d’un voisin.

Une fois veuve, elle s’occupe de « son oncle » qui s’éteint tranquillement entouré de sa chaude affection. Les années suivantes, il lui faut prendre en charge sa mère qui sera la première centenaire de ma clientèle. Malgré mon insistance et sa santé fragile, elle n’a accepté de l’aide qu’en toute fin de parcours. Elle se retrouve alors toute seule dans sa maison. Sa fille est partie travailler « à la ville », « dans l’informatique ».

Mais quelques mois plus tard, un charmant célibataire qui a toujours eu le béguin pour elle, la convainc de l’accueillir chez elle. Depuis, ils vivent tous les deux, tranquillement. Le temps s’écoule doucettement. Elle lui fait des petits plats, s’occupe de son linge. Il lui tient compagnie, éloignant la solitude. Elle ne l’appelle pas par son prénom, mais par son nom de famille « Bartain ».

Je lui renouvelle régulièrement son traitement pour la tension et pour l’asthme (le même depuis quinze ans). Quand les « douleurs » sont trop fortes, elle prend un comprimé de paracétamol. « Deux ? Vous n’y pensez pas, Docteur ! Ça me fait tourner la tête et ça me donne à l’estomac. Je l’ai toujours eu fragile ! » Je ne l’ai jamais hospitalisée, jamais prescrit d’antibiotiques, jamais envoyée voir un spécialiste. Elle a 90 ans et son compagnon vient de fêter ses 98 printemps.

Elle est de santé fragile, mais la maladie ne le sait pas.

Madame Quibrulle

Madame Quibrulle est arrivée à la maison de retraite alors qu’elle a sept enfants. Elle sortait d’un séjour dans le service gériatrique « de pointe » du CHU voisin. Le diagnostic : démence à corps de Lewy.

La démence pour un médecin, n’a rien à voir avec l’image de folie furieuse que représente ce terme dans le vocabulaire commun. C’est ce qui explique l’incompréhension de certains sur le fait de laisser des armes à feu à des gens en maison de retraite.

La démence « médicale » c’est : « … une réduction acquise des capacités cognitives suffisamment importante pour retentir sur la vie du sujet et entraîner une perte d’autonomie. Les zones particulièrement atteintes peuvent être la mémoire, l’attention, et le langage. … ». On appelait ça le gâtisme ou la sénilité. Pas de violence donc.

Chez Mme Quibrulle, le diagnostic avait été porté avec un peu de précipitation. Il faut dire que les tests diagnostiques de la démence (et donc de la maladie d’Alzheimer) ne sont pas très fiables. Elle s’est très rapidement repérée dans l’établissement et a rapidement compris que le médecin venait tous les lundi et vendredi à 14 heures. Ce qui fait qu’elle m’attend souvent à mon arrivée pour me parler de ses problèmes. C’est totalement incompatible avec une démence qui provoque toujours des troubles de l’orientation dans l’espace et/ou dans le temps.

« Ah ! Docteur ! Si vous saviez comme je souffre. C’est insupportable. Quand je vais uriner, ça me brûle, mais ça me brûle ! Ça me remonte jusque dans les épaules. »
« Ah ! Mes jambes ! C’est insupportable ! Je ne peux pas rester au lit. C’est comme du feu. Et je tremble, je tremble. »
« Si vous saviez ce que j’ai peur. Ils vont venir me tuer. Lui, il va me jeter par terre au milieu de la salle à manger, me déshabiller et me couper les cheveux et elle, elle va me couper les poils du pubis avec des ciseaux » « Les autres ? Ils ne diront rien ! Ils m’en veulent tous. C’est quelqu’un qui doit dire du mal de moi ? Mais moi, je n’ai rien fait ! »

Les divers examens n’ont rien montré. Les traitements « marchent » quelques jours jusqu’à ce que l’effet placebo s’estompe. Le psychiatre s’arrache les cheveux. Et Mme Quibrulle souffre inlassablement mais avec des variations, de la tête, du vagin, des urines, des jambes, du ventre, etc. Et elle a peur.

Mme Quibrulle est folle, mais elle n’est pas démente.

M. Lechène

Nous connaissons tous des M. Lechène. C’était un homme froid, cassant, autoritaire. Il traitait sa femme comme un chien et ses chiens comme ses enfants. Mais il était fâché avec ses enfants. En politique, il devait être un peu à droite de Le Pen.
Sa femme, beaucoup plus jeune, portait toujours un survêtement bleu ; pas un jogging, un survêtement — sans rayures, sans bandes et sans fioriture — comme ceux que distribuait l’armée du temps du service militaire. Elle devait ramener à son mari la monnaie des courses. Il contrôlait.

Mais l’âge est arrivé. Et tout a changé. M. Lechène avait plus de quatre-vingt-dix ans, il avait besoin d’oxygène, et de plus en plus souvent de l’aide de sa femme pour se déplacer. Un petit malaise de temps en temps lui a fait comprendre qu’il ne pouvait plus rester seul très longtemps. Alors, il a renoué avec son fils aîné, fruit d’un premier mariage, et à l’insu de sa femme s’est trouvé une maison de retraite à plus de deux cents kilomètres de son domicile. Et un jour, il lui a annoncé qu’il partait.

Cette pauvre femme, petit oiseau qui avait bâti sa vie autour et pour cet homme depuis l’âge de dix-huit ans, n’a rien compris, n’a pas voulu de cette liberté qui s’ouvrait devant elle, ne comprenant pas ce qu’elle avait fait pour mériter « ça ». Elle m’amenait des lettres interminables qu’elle écrivait au fils ou à son mari — des lettres parfois brouillonnes ou incohérentes. Elle en voulait au notaire, au fils, mais pas à son mari qui ne voulait pas lui parler au téléphone et refusait qu’elle vienne le voir.

Un matin, la directrice de la maison de retraite a téléphoné. M. Lechène était mort. Il s’est tiré une balle dans la tête.

Il n’a jamais su plier.

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Hortense, quand j’y pense

Hortense est morte cette semaine. Rien d’exceptionnel et même plutôt normal pour une femme de 96 ans avec une maladie d’Alzheimer assez évoluée.

La dernière fois que je l’ai vue, il est quatre heures du matin. Elle est assise sur son lit, en psalmodiant « Je m’étouffe, je m’étouffe ! ». Elle me voit, elle me sourit, et s’écrie : « Mais c’est le docteur V. ! Alors je suis sauvée ! » Même à quatre heures du matin, la tête dans le sac, ça fait du bien ! Quand je suis reparti, elle allait mieux, ce qui ne l’a pas empêchée de mourir quelques jours plus tard.

Depuis quelques années, la maladie faisait son chemin. Le départ à la maison de retraite a été retardé le plus longtemps possible, mais elle vivait seule et l’entourage était de plus en plus inquiet. Même le maire du village était venu m’en parler.

Elle me disait souvent : « Ah ! Je perds la tête. Je suis « déciboulée ». » Et la sécu de joindre au dernier renouvèlement de son « 100% » un guide « à l’intention du patient » pour lui expliquer sa maladie. Ça m’a bien fait rire. Il y a bien longtemps qu’elle ne sait plus trop où elle est. C’était d’autant plus touchant qu’elle me reconnaisse.

J’ai mis beaucoup de temps à apprécier cette femme. Elle n’avait pas sa langue dans sa poche et ce que je prenais pour de l’agressivité était en fait son mode de communication habituel. Du genre « Vous ne pouvez rien pour mes rhumatismes ! Vous servez à quoi alors ? »

Au bout de quelques années, je me suis pris au jeu et je lui répondais sur le même ton. Quand nous avions un témoin, elle en rajoutait, ce qui donnait des dialogues assez étonnants.

Un jour, elle se fait renverser sur un passage piéton par un fourgon ; juste un tout petit heurt sur la jambe qui lui a fait perdre l’équilibre. Le chauffeur, très gentil et très ennuyé, la ramène chez elle et appelle le docteur. A mon arrivée, je me suis rapidement aperçu qu’il y avait eu plus de peur que de mal, mais elle avait décidé de « chambrer » son écraseur.

– Quand on ne sait pas conduire on reste chez soi ! Vous auriez pu me tuer. Vous devriez faire attention, tout de même.
Je lui dis qu’elle n’a pas grand chose et qu’il a été bien gentil de la ramener.
– Ah bon ! Vous auriez préféré qu’il m’écrase ?
– Ah non ! Je tiens à mes clients, j’ai mes impôts à payer !
– Si vous leur parlez comme ça, vous allez avoir du mal à les garder.
Au chauffeur qui faisait mine de repartir :
– Et l’autre qui s’enfuit maintenant. On est pas aidé quand on est une petite vieille !
Elle se tourne vers moi :
– Et vous, vous voulez en plus que je vous paye alors que vous n’avez rien fait. Vous avez un beau métier ! Vous profitez du malheur du monde.
– Eh oui ! D’ailleurs, je vais demander à ce monsieur d’aller faire tomber deux ou trois autres petites vieilles pour arrondir ma fin de mois.
– Conduisant comme il conduit, ce ne sera pas trop difficile !

C’est à ce moment que le chauffeur a compris que c’était du théâtre et a recommencé à respirer.

Noyée

La soirée s’annonçait sympathique. Un petit apéritif avec quelqu’un que j’apprécie, quelques tranches de saucissons à déguster en parlant de tout et de rien. J’avais simplement un peu oublié que j’étais de garde. La sirène des pompiers a fait entendre son mugissement assourdissant, ce qui provoque aussitôt la réponse de mes ânes dans un concert de braiments. Mon bip n’ayant pas sonné, j’ai eu l’espoir que ce ne soit pas « pour moi ». L’espoir a duré quelques minutes, mais au moment de goûter la première gorgée de Rivesaltes, c’est le téléphone qui m’a fait abandonner la tranche de saucisson que je visais depuis quelques secondes.
« Docteur, il faut que vous veniez près de l’imprimerie, pour une noyade !! »
Ça a bien plombé l’ambiance ! J’ai mis mon invité à la porte et j’ai sauté dans ma voiture.
La noyade était bien noyée. Une dame âgée, habillée en noir qu’un « témoin » a vu flottant dans le canal qui traverse le village. Personne ne semblait la connaître. Il faut dire que la mort transforme les visages, fait d’un tableau vivant une nature morte délavée et inexpressive.

En fait, je croisais cette dame quasiment tous les jours lors de sa promenade qui passait devant le cabinet, et je lui avais même demandé le matin même si ça allait bien. « Ça va, ça va ! » m’avait-elle répondu. Elle vivait à la maison de retraite et semblait s’y trouver bien. Un peu inquiète de ne pas pouvoir payer dans quelques mois, mais, ce soir, elle avait mangé normalement son repas. Ensuite, elle est ressortie dans le noir avec sa canne et s’est jetée dans le canal.

Pourquoi ? Nous ne le saurons jamais vraiment. Y a-t-il des raisons de toute façon ?

Fin d’une vie.

Mots d’adultes

« Ah ! Docteur ! N’oubliez pas de me marquer de l’Effenergan ! » Si vous ne connaissez pas « l’Effenergan », c’est normal. Il n’existe pas… C’est pourtant le médicament préféré d’une de mes vieilles patientes. Il y a longtemps elle consommait du Phénergan®, puis on lui a prescrit de l’Efferalgan®. C’est devenu de l’Effenergan. Je lui prescris donc du Paracétamol effervescent.

Simple non ?

Pour M. Orlando, il ne faut pas oublier le « Bicoque », qu’il prend depuis des années. J’ai beau lui dire chaque mois depuis plus de cinq ans. « Ah oui, Le Symbicort® ! », lui, il continue à prendre du « Bicoque ».

J’aimais beaucoup la « Bécotine » de Mme Isaure quand elle venait chercher son Becotide®. Monsieur Leboucher ne s’est jamais rappelé le nom du Sérétide® et l’appelle le « Pschitt pour l’asthme ».

Curieusement, Monsieur Louis connait très bien son Soriatane® et son Diprosalic®, mais n’a jamais réussi à mettre en mémoire le Pentasa® qu’il appelle « Saintasa », médicament béni qui lui a soulagé ses maux de ventre.

Les génériques dont le nom est souvent composé du nom de la molécule suivi du nom du laboratoire semblent vraiment difficiles à mémoriser. C’est sûr que se rappeler Dextropropoxyphène-Paracétamol Biogaran® semble largement au-dessus des capacités mémorielles moyennes. Alors pour certains, il est plus simple de demander « du Biogaran » ou « du Merck » ce qui correspond à plusieurs dizaines de produits puisque c’est le nom du labo.

Mais comment font les médecins qui ne tiennent pas de dossier pour leurs patients ?

Creuser le trou en compagnie

Monsieur Jacques est mon patient depuis plus de quinze ans. J’ai soigné sa mère jusqu’à la fin, ça crée des liens. Il vient me voir de temps en temps pour renouveler ses traitements. Il a des petites pathologies, chiantes, mais pas graves. Un psoriasis avec quelques plaques très limitées, une colite qui le fait souffrir de temps en temps et des migraines qui passent avec du paracétamol. Pas un client qui rapporte. Une ou deux consultations par an.

Ce vieux célibataire un peu anxieux ne sait pas trop lire, mais ça ne l’empêche pas d’obtenir de nombreux prix pour l’élevage de ses chevaux. C’est un régal de voir ces colosses sortir de la brume, les naseaux fumants, la robe luisante et la crinière blonde.

Mais voilà, il a trouvé une compagne. Qui lui ressemble étrangement d’ailleurs. La première fois que je les ai vus ensemble, j’ai cru que c’était sa sœur. La gaffe !

Et elle s’occupe de sa santé.

Alors, ces maux de tête, ça l’inquiète. Ils ont voulu aller voir le neurologue. Qui a proposé une batterie d’examens et, à ma grande colère, un traitement de fond de sa migraine. Ça n’a pas raté, le traitement a été très mal supporté, il a fallu faire d’autres examens et prendre d’autres traitements. Le psoriasis a été vu par un dermato qui a bien sûr indiqué un traitement qui ne change rien, mais bon, c’est le dermato. Et je reçois aujourd’hui la lettre de l’ophtalmo qui conclue que ses troubles visuels sont dus à ses migraines, ce que je savais depuis plus de quinze ans. Et elle propose de l’envoyer à la consultation « migraine » de l’hôpital universitaire de la ville voisine.

À suivre.

Mme Marie s’est tordu le genou en tombant. Elle vient me voir le soir parce que son genou « la lâche ». J’examine le genou. Pas grand-chose. Je lui dis de patienter quelques jours et de voir. Son mari voudrait bien une radio, mais je lui explique que la radio ne voit que les os et que, s’il y a quelque chose ce n’est pas osseux.

Quelques jours plus tard, je la revois. Son genou a toujours tendance à lâcher. Je l’examine à nouveau et je la fais examiner par mon interne. Toujours pas grand-chose. Le mari veut savoir ce qu’elle a et veut une IRM. J’essaye d’expliquer que l’examen par DEUX médecins élimine un truc grave et que de toute façon, quel que soit le résultat de l’IRM, nous ne ferons rien de plus.
Rien à faire et je finis par prescrire. Donc IRM faite quinze jours plus tard qui montre des lésions ligamentaires bénignes. Le radiologue recommande une consultation chirurgicale. Je reçois la lettre aujourd’hui me disant qu’il n’y a rien à faire.

Au fait, Mme Marie ne se plaint plus de son genou depuis plus d’une semaine.

Comment faire pour ne pas faire !

Vous pouvez vous rhabillez

« Vous pouvez vous rhabiller ! »
Cette petite phrase anodine est souvent le début d’un long intermède plus ou moins cocasse. Si le déshabillage est parfois long et pénible, le rhabillage est souvent interminable.

Les hommes, en particulier ont le chic pour venir chez le médecin avec des chemises raides neuves avec de tout petits boutons, plein de tout petits boutons. Avec de gros et vieux doigts d’agriculteurs, c’est sportif. Surtout le dernier bouton du col. C’est qu’il faut TOUS les boutonner, boutons des manchettes compris.

Un de mes patients met sept minutes pour se rhabiller. C’est inéluctable, inévitable et incompressible. C’est toujours sept minutes. J’ai bien essayé de l’aider, mais ça le perturbe. Il s’est déshabillé avec méthode, ne gardant que son maillot de corps et son pantalon dégrafé. Il commence par enfiler sa chemise ; un bras, puis l’autre bras, puis il attaque les boutons. Pendant ce temps, je fais autre chose. Je classe mon courrier, je lis quelques blogues. J’ai essayé de lui parler, mais dans ce cas IL S’ARRETE. Je le surveille du coin de l’œil pour éviter qu’il ne s’aperçoive en fin de boutonnage qu’il a tout décalé d’un cran et qu’il faut tout reprendre à zéro.
La chemise boutonnée est rentrée laborieusement dans le pantalon, la ceinture doit être bien sûr serrée à bloc. Le pull over est un peu plus facile à enfiler. Il met alors sa veste, fouille dans la poche intérieure pour sortir son chéquier, sort son stylo d’une deuxième poche et compose son chèque avec application. Il y a tout : la date, le nom complet du Docteur, tout. Puis il plie l’ordonnance que je viens de lui faire,… en quatre, et essaye de la rentrer dans une poche extérieure de la veste qui n’a manifestement pas été conçue assez grande. Il insiste et après quelques contorsions arrive à la faire rentrer. Il remet son chèque dans sa poche intérieure, referme sa veste qui a aussi son lot de boutons, puis ajuste la ceinture qui serre la taille de cette fichue veste. Et là, enfin, il peut sortir du cabinet. Sept minutes ! Pour un striptease de Carla Bruni, c’est court, pour le rhabillage d’un monsieur, c’est très très long.

Et il pourrait avoir un chapeau !

L’œil rouge du malheur

J’ai connu Firmin Lestrampe quand il était pompier. C’est un petit homme discret qui ne parle pas beaucoup. Effacé, timide, ou peut-être n’ayant pas grand-chose à dire. Il a l’air d’approuver ce que vous dites, ce qui le rend sympathique. Depuis sa retraite, il fait du bénévolat à la Croix Rouge et chante dans une chorale. Quand il arrive ce jour-là dans mon cabinet, il a un œil rouge. Il n’a pas très mal, mais il n’y voit pas bien et je l’envoie rapidement chez un ophtalmologiste.

Quelques jours plus tard, le radiologue m’appelle. Quand il appelle, le radiologue, ce n’est jamais bon signe. C’est qu’il a trouvé un truc compliqué ou grave. Mais ce n’est jamais pour me dire que tout va bien.
– Je viens de voir M. Lestrampe pour une radio des poumons. Il y a un magnifique « lâcher de ballons ».
Le langage médical est souvent poétique et imagé. En dehors d’expressions absconses et plus ou moins latines, nous avons aussi une foultitude d’« urines porto », de « crépitants neigeux des bases », de « foie marronné ». Le « lâcher de ballons », ce n’est pas bon ! Le radiologue a vu dans les poumons des « taches » rondes dispersées dans tout le poumon… des métastases.

Quand M. Lestrampe revient me voir avec sa radio, je ne sais pas trop par quel bout le prendre. Il est là, l’air confiant, toujours avec son œil rouge, attendant que je lui dise que faire. L’ophtalmo lui a aussi fait faire une prise de sang en plus de la radio.

– Pour l’œil, ça va mieux ! Je dois aller revoir l’« oculiste » à la fin de la semaine.
– Non, je ne suis pas fatigué. J’ai fait mon tour du lac ce matin, comme d’habitude.
– Non, je ne crois pas avoir maigri. Tout va bien.

Le médecin, lui, ne se sent pas très bien. Dans les films américains, le docteur prend un air compatissant derrière sa blouse blanche et balance : « Vous êtes gravement malade. Vous en avez pour six mois. Au revoir Monsieur ! » Le docteur d’ici, il dit : « Il y a une image bizarre à la radio, il faut que je vous envoie faire un scanner. C’est peut-être grave. Il faut voir ».

Le scanner n’est pas bon non plus. Sa plèvre, l’enveloppe qui entoure ses poumons, est farcie de nodules. C’est à ce moment que j’apprends qu’il a travaillé avec de l’amiante pendant des années. Bon là, au moins c’est simple. Il n’y a aucun traitement. Comme dirait Germaine qui a des proverbes venus d’ailleurs : « Quand il y a du malheur, ne comptez pas sur le beurre ! »

Et M. Lestrampe qui n’a toujours pas l’air de réaliser qu’il est malade, qu’il est mourant.

J’ai une discussion surréaliste avec sa femme que je ne connais pas et qui me téléphone pour me demander, si ça va durer longtemps tous ces allers-retours, qu’il n’y a personne pour le conduire, alors il prend un taxi et ça coûte cher et que son œil, il ne va pas mieux. Impossible d’en placer une.

Quelques jours plus tard, le pneumologue m’appelle (c’est pas bon signe non plus) pour me dire qu’il est allé voir la plèvre, qu’il y a des nodules partout et qu’il a fait un prélèvement pour connaître la nature du mal. En attendant les résultats, je revois M. Lestrampe qui a l’air vaguement inquiet et fataliste, mais sans plus. J’ai demandé le « cent pour cent » à la Sécu en urgence pour qu’il puisse se faire rembourser les taxis. Le médecin-conseil lui a accordé sans problème quand il a eu le résultat des radios et du scanner. Il est content. En discutant, j’apprends qu’il a deux enfants, mais « qu’ils ne se parlent plus ».

C’est dingue, je m’aperçois que je ne connaissais rien de sa vie. En dehors du chant et des pompiers, il ne m’avait jamais parlé de rien. Il me regarde, avec son œil rouge, et ne semble pas concerné par ce qui lui arrive. Pas curieux.
Je croyais le connaître. Ce que je prenais pour une écoute attentive et approbative n’était que passivité et indifférence. En fait, il ne comprend pas grand-chose à ce qui se passe et il se laisse porter par la vie. Il ne me laisse toujours aucun moyen de lui faire passer le message qu’il a certainement quelque chose de grave. Alors, j’attends !

Quelle surprise en lisant les résultats des prélèvements ! Ce sont des lésions bénignes ! Ce n’est pas un cancer. Ça avait l’aspect du cancer, le goût du cancer, mais ce n’étaient rien que des nodules fibreux. J’avais envie de sauter de joie, de chanter.

M. Lestrampe a pris l’annonce avec détachement. « Ce qui doit arriver, doit arriver ! »

Son œil est resté rouge quelques semaines encore et tout est rentré dans l’ordre.